A Chypre et en Crète, le sucre dut l’une des ressources de la puissance de Venise. Une matière première devenue instrument d’échange, qui rappelle que la géoéconomie s’inscrit aussi dans l’histoire.
Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe
Avant l’expansion des colonies portugaises et espagnoles, la Méditerranée orientale abritait un empire sucrier significatif centré sur Venise. Cette ville contrôlait la production de sucre principalement en Chypre et en Crète, où la canne à sucre était cultivée. Le sucre, considéré comme un produit précieux, était utilisé à des fins médicales et comme cadeau diplomatique, et il était transporté par les marchands vénitiens vers l’Europe.
L’or blanc avant l’or blanc
Originaire de Nouvelle-Guinée, la canne à sucre a été introduite dans le bassin méditerranéen par les Arabes, qui ont établi des cultures systématiques. À la fin du XIᵉ siècle, les croisés découvrent cette plante en Terre Sainte, suscitant un intérêt commercial croissant en Europe. Le sucre de canne est alors perçu comme une alternative au miel, coûteux et difficile à conserver, et sa culture exige des conditions climatiques spécifiques.
Chypre, la première sucrerie de l’Occident
Chypre a vu l’émergence de l’industrie sucrière, particulièrement sous la domination des Lusignan, qui ont encouragé le commerce plutôt que la guerre. La région autour de Limassol est devenue un centre de production, attirant des investisseurs vénitiens. La commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean à Kolossi témoigne de cette activité avec des infrastructures industrielles avancées pour l’époque.
Venise entre en scène
Bien que Venise ne soit pas à l’origine de cette industrie, elle a su la développer. En 1489, Venise acquiert Chypre, renforçant son contrôle sur le commerce du sucre. La Crète, conquise en 1204, devient également un pilier économique pour la Sérénissime, permettant d’alimenter les marchés européens.
Le déclin : quand l’Atlantique tue la Méditerranée
À partir du milieu du XVᵉ siècle, les plantations de canne à sucre se développent dans l’Atlantique, notamment à Madère et aux Caraïbes, où les coûts de production sont moins élevés. Ce changement conduit à une baisse de la compétitivité du sucre méditerranéen.
La chute finale : les Ottomans achèvent ce que l’Atlantique avait commencé
Le déclin de l’industrie sucrière vénitienne est accentué par les conquêtes ottomanes, avec la prise de Chypre en 1571 et de la Crète en 1669. Les Ottomans ne développent pas l’industrie sucrière à la même échelle, entraînant un déclin progressif de cette production.
De cet empire sucrier, il reste des traces archéologiques et linguistiques, notamment à Kolossi et dans quelques documents d’archives. L’histoire du sucre méditerranéen illustre les dynamiques commerciales qui ont façonné les empires et la mondialisation.
Source : Revue Conflits.

