Taxes douanières : Trump joue-t-il contre son camp ?

Taxes douanières : Trump joue-t-il contre son camp ?

Depuis 2018, l’administration Trump a lancé une guerre commerciale en augmentant par à-coups successifs les droits de douane. Cette politique a-t-elle protégé l’économie américaine ? Des chercheurs montrent que cette stratégie l’a finalement fragilisée en alimentant l’incertitude.

Cet article est publié en partenariat avec la revue Dialogues économiques, éditée par Aix-Marseille School of Economics.

« J’ai donné instruction à mon Secrétaire au Commerce d’ajouter un droit de douane SUPPLÉMENTAIRE de 25 %, portant le total à 50 %, sur tout l’ACIER et l’ALUMINIUM IMPORTÉS AUX ÉTATS-UNIS EN PROVENANCE DU CANADA (…), écrit Donald Trump sur le réseau Truth Social le 11 mars 2025. Cette me entrera en vigueur DEMAIN MATIN. »

Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump fait des droits de douane l’un de ses instruments politiques favoris. Au fil de ses publications sur les réseaux sociaux, il met en place des escalades tarifaires ciblées, qui prennent de court ses partenaires commerciaux.

Le président des États-Unis, qui affirmait lors de son discours d’investiture du 20 janvier 2025 que « tariff » (« taxe douanière », en anglais) était « le plus beau mot du dictionnaire », n’a cessé de multiplier annonces et contre-annonces. Résultat : une forte volatilité des taxes, c’est-à-dire une forte variation de celles-ci autour de leur valeur moyenne.

« Chaos total »

En février 2026, l’eurodéputé Bernd Lange, président de la Commission du commerce international au Parlement européen, le résume de façon lapidaire sur X : c’est « le chaos total au niveau douanier (…). Personne n’y comprend plus rien ».

Donald Trump défend pourtant cette politique comme un outil clé pour asr la prospérité de ses concitoyens. Ceux qui s’opposent aux droits de douane « sont des IDIOTS ! Nous sommes désormais le pays le plus riche et le plus respecté au monde », affirme-t-il sur Truth Social le 9 novembre 2025.

Mais les changements brutaux et répétés des taxes douanières sur les importations sont source d’incertitude pour les entreprises et les ménages, qui peinent à planifier leurs dépenses, leurs investissements ou leurs recrutements. Dès lors, une question se pose : la politique douanière de Donald Trump protège-t-elle réellement l’économie américaine ou contribue-t-elle, au contraire, à l’affaiblir ?

Mer l’incertitude

L’intérêt des économistes pour l’incertitude n’est pas nouveau. Ce champ de recherche connaît même d’importants développements depuis une dizaine d’années, en particulier depuis le vote inattendu en faveur du Brexit, en 2016. Cette incertitude est toutefois difficile à mer. Trois voies principales ont été explorées.

En 2016, trois économistes ont construit un Indice d’incertitude des politiques économiques (EPU, pour Economic policy uncertainty) en réalisant une analyse textuelle à partir de centaines de titres de presse. Cet indice est en forte hausse depuis 2025.

L’incertitude peut aussi être mesurée à travers la volatilité des marchés. C’est le cas du VIX, établi par le Chicago Board Options Exchange et surnommé par certains « l’indice de la peur ». Le VIX montre qu’une forte volatilité a coïncidé avec plusieurs crises économiques (crise financière de 2008, pandémie de 2020, etc.).

Enfin, un troisième type de me de l’incertitude repose sur les enquêtes menées auprès des entreprises, notamment sur leurs prévisions d’activité.

Les chercheurs en économie Céline Poilly et Fabien Tripier ont pour leur part construit une nouvelle me de l’incertitude liée à la politique commerciale, en s’intéressant à la volatilité des tarifs douaniers et à son impact sur l’économie des États-Unis au niveau régional.

Des droits de douane sous haute tension

Mer la volatilité des taxes appliquées aux produits importés aux États-Unis est plus complexe qu’il n’y paraît. Les droits de douane dépendent du pays d’origine des biens importés, mais aussi du type de produits importés. Pour un industriel de l’automobile américain, faire venir de l’acier de Chine ou du Canada n’est pas équivalent en matière de barrière douanière.

Plutôt que de tenter de reconstituer l’ensemble des décisions douanières affectant les importations américaines, les chercheurs se sont simplement appuyés sur le montant réel des droits de douane perçus chaque mois. Ces données sont publiées par les douanes américaines, secteur par secteur. Les chercheurs ont ensuite divisé ce montant par la valeur réelle des marchandises importées, ce qui permet d’obtenir un taux de taxation sectoriel. Ils ont ainsi reconstitué l’évolution de ce taux de 2008 à 2020 dans 15 secteurs industriels (transport, chimie, bois, métallurgie, etc.).

Ils ont ensuite calculé un indice de volatilité, le TPU (pour « Trade policy uncertainty »). Plus le taux de taxe s’éloigne de sa moyenne, plus on peut dire que sa volatilité est grande. Certains produits ont connu une volatilité particulièrement importante en 2018, notamment le secteur des métaux, qui a subi un véritable « choc de volatilité » pendant la première guerre commerciale de l’administration Trump.

Des États fortement touchés

Une fois cet indice construit, les chercheurs ont observé l’économie des différents États américains selon leur degré d’exposition à cette volatilité douanière. Selon la composition sectorielle de leurs importations, les États sont en effet plus ou moins exposés à l’incertitude. Par exemple, les importations de l’État de New York reposent largement sur les secteurs « pierre et verre » ou « textile », dont les taxes ont subi une évolution particulièrement instable.

Les chercheurs observent que les États très exposés à la volatilité des tarifs douaniers subissent une plus forte récession. Cette contre-performance économique atteint un pic environ deux ans après le choc lui-même.

Cette récession se traduit par une baisse du produit intérieur de l’État américain. Elle s’explique, selon les chercheurs, par deux mécanismes : d’une part, l’incertitude pousse les ménages, inquiets, à augmenter leur épargne au détriment de la consommation ; d’autre part, elle pousse les entreprises à augmenter leurs marges.

L’emploi industriel en première ligne

Cette volatilité a aussi un impact direct sur l’emploi des travailleurs américains. L’enjeu est majeur pour Donald Trump, qui a défendu ces taxes en les présentant comme un rempart destiné à protéger les travailleurs américains. Un discours électoralement payant : par exemple, lors des élections présidentielles de 2016, une partie de la classe ouvrière de la Rust Belt (région du nord-est des États-Unis marquée par des décennies de désindustrialisation massive et de chômage) s’est détournée du Parti démocrate pour soutenir le candidat républicain.

Ce choix s’avère hélas peu payant pour ces électeurs. Les chercheurs montrent que les États américains les plus exposés à l’incertitude douanière (notamment ceux de la Rust Belt) sont ceux qui ont subi la plus importante baisse du nombre total d’heures travaillées.

Qui plus est, cette baisse est due non pas à une diminution du temps de travail, mais à une baisse de l’emploi. Les entreprises, inquiètes, repoussent les décisions de recrutement. Ce recul est particulièrement prononcé dans le secteur industriel, davantage touché que le secteur des services.

Les États-Unis payent donc un lourd tribut à la politique douanière du président américain, contredisant les effets d’annonces de ses campagnes électorales. Donald Trump s’est largement vanté de sa politique protectionniste, seule capable à ses yeux de protéger ses concitoyens, en particulier son électorat ouvrier. En décidant arbitrairement des hausses brutales et imprévisibles de droits de douane, il obtient pourtant un résultat contraire.

Taxes en hausse ou en baisse, une constante ne change pas : les acteurs économiques détestent l’incertitude.

Références scientifiques
• C. Poilly, F. Tripier, « Trade Policy Uncertainty and the Labor Market: State Level Evidence », American Economic Review Papers and Proceedings, 2025
• C. Poilly, F. Tripier, « Regional Trade Uncertainty », Journal of International Economic, 2025

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