Face à l’exposition parfois dangereuse des jeunes aux réseaux sociaux, le gouvernement veut frapper fort. Une loi veut interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le chef de l’État veut la voir appliquée à la prochaine rentrée scolaire. Une fausse bonne idée pour des professionnels de terrain.
Le Parlement a définitivement adopté ce mardi 21 juillet 2026, une proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. La France est le 1er pays européen à prendre une me aussi radicale. Une me, dans un contexte où, selon l’Arcom, les 12-17 ans passent en moyenne 1h21 par jour sur TikTok. Une durée d’exposition qui inquiète, notamment en raison d’algorithmes accusés de pousser les contenus les plus anxiogènes ou extrêmes.
Le texte cible en particulier : Instagram, TikTok, Snapchat, Facebook, mais aussi « toute plateforme permettant interaction, diffusion publique ou participation à des communautés« . À l’inverse, les espaces collaboratifs à vocation éducative comme Wikipédia ou les plateformes de logiciels libres échappent à l’interdiction.
L’Arcom sera chargée de surveiller l’application de la me, avec un pouvoir de signalement en cas de manquement. Autre disposition marquante : l’interdiction de toute publicité ciblant les mineurs pour les réseaux sociaux, accompagnée d’une mention explicite « produits dangereux pour les moins de quinze ans« .
Cependant, cette initiative soulève des doutes concernant sa faisabilité et ses effets réels. Anne Cordier, professeure à l’université de Lorraine et spécialiste des pratiques numériques des jeunes, souligne : « Très peu d’efficacité. Vraiment très peu.«
Elle pointe une difficulté technique majeure : la vérification de l’âge. « C’est quasiment insoluble« , estime-t-elle, rejoignant les inquiétudes déjà formulées par La Quadrature du Net sur les enjeux d’anonymat et de contrôle généralisé.
Au-delà des aspects techniques, la chercheuse dénonce une logique politique : « je suis sidérée« . L’abandon d’une liste ciblée au profit d’une interdiction globale reviendrait à « mettre tous les réseaux sociaux dans le même panier« , sans distinction de fonctionnement ou de modèle. « Scientifiquement, on le sait : tous les réseaux sociaux n’ont pas le même niveau de dangerosité« , explique-t-elle. Une approche jugée contre-productive, qui ignorerait les recommandations de plusieurs travaux académiques, notamment ceux de la commission Écran.
Sophie Maurice-Pluchon, directrice de l’association AAESEMO, voit dans cette loi « un message clair, la protection de nos enfants doit devenir une priorité face au risque numérique« , mais insiste sur la nécessité de replacer les usages au cœur de la réflexion. « La question n’est pas seulement celle de l’accès, mais celle de l’accompagnement. Interdire sans encadrer ne règle pas les pratiques problématiques, qui se déplacent souvent vers d’autres espaces.«
Elle observe que les jeunes, déjà fortement immergés dans des environnements numériques, utilisent ces réseaux sociaux comme lieux d’expression et de soutien. « Les couper brutalement peut créer d’autres formes d’isolement.«
Bien qu’elle reconnaisse les risques tels que l’exposition à des contenus violents et le cyberharcèlement, elle met en garde contre une réponse uniquement répressive. « Il faut travailler sur l’éducation aux médias, sur la compréhension des algorithmes, sur la capacité à prendre du recul. Sinon, on traite les symptômes sans toucher aux causes.«
Un constat partagé par Anne Cordier, qui souligne que les réseaux sociaux jouent un rôle de passerelle vers les contenus journalistiques. « Ce ne sont pas des sources, mais des vecteurs« , rappelle-t-elle. Les jeunes s’informent également via des médias traditionnels, ce qui soulève des préoccupations quant à l’absence d’alternatives crédibles pour maintenir ce lien.
Le rapport de l’ANSES conclut que les réseaux sociaux peuvent avoir des effets positifs sur la socialisation des adolescents, mais que certains usages, notamment intensifs ou centrés sur l’image de soi, sont associés à des risques avérés pour la santé mentale. Il met l’accent sur la nécessité de régulation et d’accompagnement éducatif, sans recommander explicitement une interdiction générale pour les moins de 15 ans.
Enfin, le débat a laissé des traces dans les établissements scolaires. Anne Cordier décrit des adolescents « en révolte« , qui se sentent jugés et incompris. « Ils ont le sentiment qu’on les considère comme incapables. » Un ressenti similaire est partagé par Sophie Maurice-Pluchon, qui souligne une fracture de dialogue entre les jeunes et les décideurs.
Le président Emmanuel Macron souhaite que cette loi soit mise en œuvre dès la rentrée de septembre prochain afin de « protéger la santé des plus jeunes« .