La société française est en pleine mutation, marquée par le vieillissement de la population, la recomposition des familles et l’essor des patrimoines numériques. Les notaires, afin d’accompagner leurs clients, doivent comprendre et anticiper ces évolutions, selon Pierre Tarrade, président honoraire de la Chambre des notaires de Paris. Il a dirigé un livre blanc qui envisage la société française en 2040 et propose des outils pour s’y adapter : « Livre Blanc – Compagnie des Notaires de Paris : horizon 2040 ». Actu-Juridique l’a rencontré pour commenter les conclusions de ce livre blanc et se projeter dans un futur proche.
Actu-Juridique : Pourquoi les notaires doivent-ils se projeter à l’horizon 2040 ?
Pierre Tarrade : Notre métier est d’abord d’anticiper. Les clients viennent nous voir pour organiser leur patrimoine, préparer leur retraite, penser à la transmission à leurs enfants. Il est essentiel d’adapter nos réponses en conséquence. En tant que président de la Chambre, j’ai voulu relever ces défis pour nous-mêmes et pour nos clients. Ce livre blanc est une réflexion prospective et un service que nous devons à ceux que nous accompagnons. Une « grande transmission » s’annonce, avec le départ à la retraite des générations du baby-boom, engendrant de nombreux changements, notamment dans l’usage des bureaux et la transformation des familles. L’horizon 2040 est proche et tout ce dont nous parlons est déjà en germes.
AJ : Comment avez-vous procédé pour mener cette étude prospective ?
Pierre Tarrade : Nous avons été accompagnés par Futuribles, une société de prospective, et avons travaillé collectivement avec les membres de la Chambre et les élus de la Compagnie. Un sondage auprès de 432 notaires a été réalisé, ce qui nous a permis d’élaborer des scénarios plausibles. Les notaires sont des vigies de la société, connaissant à la fois la vie privée et professionnelle de nos clients.
AJ : Quels grands changements se dessinent ?
Pierre Tarrade : D’abord, le vieillissement démographique. En dix ans, le nombre de personnes de plus de 80 ans en France est passé de 4 millions à 4,5 millions et atteindra 7 millions en 2040. Les enjeux de dépendance vont donc croître. Parallèlement, 600 000 entreprises devraient changer de main dans les quinze prochaines années. La famille se recompose et s’internationalise, avec des résidences secondaires à l’étranger et des actifs numériques de plus en plus fréquents.
AJ : « La famille nucléaire n’est plus une évidence », écrivez-vous…
Pierre Tarrade : Le modèle de deux parents avec des enfants communs sera peut-être la norme statistique, mais pas la majorité. Les naissances hors mariage et les familles recomposées sont désormais courantes. Le droit des successions, basé sur une solidarité familiale classique, doit évoluer pour inclure des statuts juridiques pour les beaux-parents, par exemple.
AJ : En quoi le vieillissement de la population va-t-il changer votre métier ?
Pierre Tarrade : Environ 9 000 milliards d’euros vont changer de main dans les quinze années à venir, engendrant des successions à régler et des anticipations successorales à mettre en œuvre. Cela soulève des questions de capacité juridique, notamment en matière de tutelle et de protection future.
AJ : Quel est le lien entre le vieillissement et l’immobilier ?
Pierre Tarrade : La crise de l’immobilier de bureau est accentuée par le départ à la retraite des baby-boomers, laissant des surfaces inoccupées. Ces espaces ne sont pas toujours adaptés aux nouveaux usages comme le logement ou les EHPAD.
AJ : Vous évoquez aussi une transformation du patrimoine, qui devient numérique…
Pierre Tarrade : Les cryptoactifs sont un sujet émergent, avec des dossiers de succession déjà en cours. Il est crucial d’adapter nos outils juridiques pour intégrer ces nouveaux actifs et sécuriser leur transmission.
AJ : Vous évoquez également une fragilisation de la vérité juridique. Qu’entendez-vous par là ?
Pierre Tarrade : Dans un monde où les fake news prolifèrent, la confiance dans les documents juridiques est mise à mal. Notre rôle est d’établir la vérité, mais si cette dernière est remise en question, cela affecte notre fonction.
AJ : Vous citez également la montée de l’intelligence artificielle comme facteur de transformation. Qu’est-ce que cela change pour vous ?
Pierre Tarrade : L’intelligence artificielle est un outil prometteur, mais elle ne remplacera pas le notaire, qui engage sa responsabilité personnelle. Cependant, elle va transformer notre manière de travailler et améliorer notre productivité.
AJ : Vous mentionnez également le changement climatique. Qu’est-ce qu’il peut changer pour le notariat ?
Pierre Tarrade : Le changement climatique entraîne de nouvelles réglementations immobilières, notamment des diagnostics de performance énergétique qui doivent évoluer pour rester pertinents. Ces changements auront un impact sur la valeur des biens immobiliers.
AJ : De tous ces sujets, lequel est le plus difficile à anticiper ?
Pierre Tarrade : Tous ces éléments sont interconnectés. Les mutations sont multiples et nécessitent une vision d’ensemble pour être appréhendées efficacement.
AJ : Concrètement, comment comptez-vous vous préparer dans les années à venir ?
Pierre Tarrade : Nous avons identifié 14 chantiers à travers le livre blanc, certains visant à former les notaires et d’autres à sensibiliser les pouvoirs publics sur les évolutions législatives nécessaires.
La profession de notaire doit donc s’adapter à ces évolutions sociétales pour continuer à répondre aux besoins de ses clients.
Source : Actu-Juridique