Pourquoi le tourisme en Afrique profite si peu aux Africains

Pourquoi le tourisme en Afrique profite si peu aux Africains

Sur 100 euros dépensés par un touriste européen au Sénégal, une large portion repart vers l’extérieur avant d’avoir touché l’économie nationale, sous forme de commissions aux agences, de rapatriements de bénéfices des chaînes hôtelières et d’importations destinées à faire fonctionner les établissements. Chaque été, des Européens débarquent sur les plages du continent persuadés que leur seule présence nourrit le développement local. Cette conviction repose sur une ignorance des mécanismes qui gouvernent l’industrie touristique africaine.

Le tourisme pèse une part significative du produit intérieur brut (PIB) de plusieurs économies du continent et fait vivre des millions de personnes. Cependant, ce chiffre séduit les ministres en quête d’indicateurs présentables, tout en masquant une réalité structurelle. Ce qui compte n’est pas le volume d’arrivées, mais la fraction de valeur qui demeure sur place, et elle reste faible tant que la production locale n’est pas incorporée à l’activité.

La mécanique des fuites

Les grands groupes hôteliers européens dominent le segment haut de gamme et privilégient dans leurs contrats les fournisseurs métropolitains. Un établissement de standing importe une part majoritaire de ses besoins alimentaires depuis l’Europe. Des produits tels que fromages, vins et viandes nourrissent une clientèle occidentale, tandis que les producteurs locaux restent confinés aux marchés informels. Les maraîchers sénégalais produisent suffisamment de légumes pour approvisionner l’hôtellerie du pays, mais on préfère la commodité de l’importation standardisée à la construction de filières locales.

Peu de gains pour les emplois

La structure de l’emploi prolonge cette logique d’extraction. Un réceptionniste d’hôtel international gagne quelques centaines d’euros par mois, alors qu’un cadre expatrié en perçoit plusieurs milliers, rapatriés en totalité. La formation est minimale et la rotation du personnel élevée, ce qui empêche l’accumulation de compétences et le développement du capital humain local. Ce modèle reproduit les schémas de l’extraction coloniale, où la valeur ajoutée remonte vers les sièges sociaux, laissant les États se contenter de taxes modestes tout en accordant de généreuses exonérations aux investisseurs étrangers.

Initiatives pour renverser la tendance

Certaines régions tentent de renverser cette logique. Au Kenya, des conservatoires communautaires versent directement aux populations maasaï les revenus des safaris. En Tunisie, des coopératives agricoles fournissent des hôtels indépendants, et au Maroc, les maisons d’hôtes familiales captent une part croissante du marché intermédiaire. L’Afrique du Sud a également tenté une régulation en imposant aux grands hôtels un seuil minimal d’achats locaux, ce qui a poussé les producteurs à investir dans la certification et la logistique.

Développer la souveraineté touristique

La pandémie de 2020 a mis en lumière la fragilité du modèle dépendant. La fermeture des frontières a entraîné la perte de milliers d’emplois en quelques jours, sans filet de protection sociale. La classe moyenne du continent, désormais nombreuse, constitue un marché considérable, mais elle explore peu le potentiel touristique de son propre continent, en raison d’infrastructures inadéquates et de la perception que voyager en Afrique est coûteux.

Repenser le tourisme africain nécessite d’abandonner la logique du volume pour privilégier la transformation des économies locales. Produire sur place ce que l’on consomme, former les cadres africains, et réguler l’investissement étranger sont des exigences qui se heurtent à de fortes résistances. La souveraineté touristique commence là où l’on cesse de compter les visiteurs pour mer ce que leur passage laisse derrière lui.

Source : Article d’analyse sur le tourisme en Afrique

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