Facebook, RN et la fabrique de la haine : quand le débat politique devient un défouloir

Facebook, RN et la fabrique de la haine : quand le débat politique devient un défouloir
Facebook, RN et la fabrique de la haine : quand le débat politique devient un défouloir

Il suffit parfois d’ouvrir les commentaires d’un groupe Facebook pour avoir l’impression d’assister à une expérience sociologique organisée par quelqu’un qui aurait oublié de prévenir les participants.

Une publication parle de pouvoir d’achat ?
Un commentaire accuse les immigrés.

Une réforme est discutée ?
Quelqu’un hurle à la « dictature ».

Une personne critique le Rassemblement National ?
Elle devient immédiatement un « gauchiste », un « collabo », un « islamiste », un « traître à la France » ou, dans les versions les plus raffinées du débat politique, une cible pour une pluie d’insultes et de menaces.

Et lorsque les arguments manquent, il reste toujours le mensonge.

Le commentaire comme arme politique

Sur certains groupes Facebook, notamment dans les espaces politiques très polarisés, le débat ne consiste plus à convaincre.

Il consiste à écraser l’adversaire.

On caricature.

On insulte.

On déforme.

On invente.

On répète une affirmation jusqu’à ce qu’elle ressemble à une vérité.

On partage une vidéo sortie de son contexte.

On transforme une anecdote en « preuve ».

On prend un fait divers et on lui fait porter une conclusion politique générale.

Et lorsque quelqu’un demande une source, miracle de la technologie moderne : la source disparaît, mais pas la certitude.

C’est là que le mécanisme devient particulièrement inquiétant.

Le but n’est plus nécessairement d’avoir raison.

Le but est de faire du bruit.

Racisme, mépris et désignation permanente d’un ennemi

L’un des ressorts les plus visibles de cette rhétorique consiste à désigner continuellement un groupe comme responsable des problèmes du pays.

Les immigrés.

Les musulmans.

Les étrangers.

Les personnes d’origine étrangère.

Les « assistés ».

Les fonctionnaires.

Les écologistes.

La gauche.

Les journalistes.

Les associations.

Les universitaires.

Les juges.

Les militants des droits humains.

Bref, pratiquement toute personne qui ne correspond pas à la vision politique proposée.

Le procédé est vieux comme la politique : pour expliquer une société complexe, on cherche un coupable simple.

C’est beaucoup plus confortable que de parler de désindustrialisation, de salaires, de logement, de fiscalité, de services publics, d’éducation, de santé ou de transformation du marché du travail.

Un problème compliqué exige une analyse.

Un bouc émissaire exige seulement un doigt pointé.

Et parfois, l’autoritarisme se cache derrière le mot « liberté »

Le paradoxe est saisissant.

Certains commentaires revendiquent la liberté d’expression avec une énergie presque religieuse, tout en expliquant dans la phrase suivante qu’il faudrait faire taire, expulser, interdire ou punir ceux qui pensent différemment.

La liberté serait donc formidable…

…à condition qu’elle soit réservée aux personnes qui pensent comme nous.

C’est une conception assez originale de la démocratie.

La démocratie n’est pourtant pas le droit de parler uniquement quand personne ne nous contredit.

C’est précisément le droit de supporter la contradiction.

Le troll politique : convaincre n’est plus nécessaire

Il existe également une autre catégorie : le troll politique.

Son objectif n’est même plus de convaincre.

Il veut provoquer une réaction.

Il lance une phrase volontairement insultante.

Attend la réponse.

Relance.

Déforme la réponse.

Accuse son interlocuteur de s’énerver.

Puis recommence.

C’est une mécanique presque industrielle.

Et Facebook constitue un terrain particulièrement favorable à ce phénomène : une phrase outrancière provoque davantage de réactions qu’une analyse de 2 000 mots.

L’algorithme adore le conflit.

L’humain aussi, malheureusement.

Résultat : celui qui écrit calmement « voici les chiffres et les sources » peut obtenir vingt réactions.

Celui qui écrit « VOUS ÊTES TOUS DES TRAÎTRES » peut déclencher trois cents commentaires.

La nuance arrive avec ses petites lunettes et son dossier de sources.

La colère arrive en courant.

Et Facebook lui déroule le tapis rouge.

Attention cependant : tous les électeurs du RN ne sont pas des trolls

Il faut le dire clairement.

Critiquer les comportements observés dans certains espaces militants ou commentaires en ligne ne signifie pas que tous les électeurs du RN seraient racistes, violents, haineux ou irrationnels.

Ce serait exactement le même mécanisme de généralisation que celui que l’on reproche à l’extrême droite.

Un électeur peut voter RN pour des raisons très différentes : colère sociale, immigration, sécurité, sentiment d’abandon, rejet des partis traditionnels, choix économique, conviction idéologique ou simplement volonté de sanctionner le pouvoir en place.

On peut combattre une idéologie sans mépriser automatiquement chaque personne qui vote pour elle.

C’est même probablement la meilleure façon de la combattre.

Et c’est précisément là que les chiffres deviennent intéressants

Lors des législatives de 2024, le RN a obtenu 9,38 millions de voix au premier tour, puis 8,74 millions au second tour.

C’est considérable.

Mais ce n’est pas « la France ».

Ce n’est pas non plus 18 millions de Français devenus soudainement des clones d’un même profil psychologique.

Et surtout, une élection ne transforme pas automatiquement les électeurs en bloc homogène.

La réalité électorale française est beaucoup plus complexe.

Il existe des millions d’électeurs qui votent à gauche.

Des millions qui votent au centre.

Des millions à droite.

Des millions à l’extrême droite.

Des millions qui votent blanc ou nul.

Et des millions qui ne votent pas.

Aux législatives de 2024, plus de 14,4 millions d’inscrits se sont abstenus au second tour.

Autrement dit : le RN est puissant, mais il n’est pas la majorité de la population française.

Et c’est précisément pour cela que la gauche, les écologistes, les démocrates et tous ceux qui refusent le racisme et l’autoritarisme ont une responsabilité immense : convaincre.

Pas seulement hurler plus fort.

La véritable faiblesse de l’extrême droite pourrait être sa propre caricature

Il existe finalement une ironie dans cette déferlante de commentaires agressifs.

À force d’insulter, certains finissent par montrer exactement ce qu’ils prétendent combattre.

À force de dénoncer la « violence » des autres, ils deviennent eux-mêmes violents dans leur langage.

À force d’accuser les autres de ne pas aimer la France, ils donnent parfois l’impression que leur amour de la France nécessite de détester une partie de ceux qui y vivent.

À force de parler de vérité, ils partagent des informations sans vérifier.

À force de dénoncer la propagande, ils deviennent eux-mêmes des relais de propagande.

Et à force de chercher des ennemis partout, ils finissent par transformer la politique en guerre permanente.

La meilleure réponse n’est pas de devenir leur miroir

Il serait pourtant trop facile de répondre à la haine par la haine.

De traiter tous les électeurs RN de « psychopathes ».

De considérer tous les militants comme des imbéciles.

De mépriser ceux qui doutent.

Ce serait une erreur politique.

Parce qu’un démocrate n’a pas besoin d’humilier son adversaire pour défendre ses idées.

Il peut répondre avec des faits.

Avec des sources.

Avec de l’humour.

Avec de la contradiction.

Avec de la fermeté.

Et surtout avec une idée extrêmement simple :

Personne ne possède la France.

Ni le RN.

Ni la gauche.

Ni la droite.

Ni les macronistes.

Ni les réseaux sociaux.

La France appartient à ceux qui y vivent, dans toute leur diversité.

Et si certains veulent transformer Facebook en arène permanente où l’insulte remplace l’argument, il existe une réponse beaucoup plus puissante que de hurler avec eux :

ne pas leur laisser le monopole de la parole.

Parce qu’une démocratie ne meurt pas uniquement lorsque les extrêmes gagnent une élection.

Elle commence aussi à s’abîmer lorsque les citoyens renoncent à discuter, à vérifier, à réfléchir et à écouter.

Alors oui, dénonçons les commentaires racistes.

Dénonçons les menaces.

Dénonçons les mensonges.

Dénonçons les manipulations.

Dénonçons les appels à l’autoritarisme.

Mais faisons-le avec des faits.

Parce qu’au bout du compte, le meilleur antidote au troll n’est pas un troll de gauche.

C’est une démocratie qui refuse de devenir aussi bête que ses pires commentaires Facebook.

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