Contre l’obsolescence, on incite les consommateurs à bien acheter, pas les producteurs à bien fabriquer
Comment s’émanciper de la surconsommation ? Dans son ouvrage Le désir de nouveautés. L’obsolescence au cœur du capitalisme (XVᵉ-XXIᵉ siècle) (La Découverte, 2025), Jeanne Guien analyse le capitalisme à travers le prisme de l’obsolescence, en étudiant les différentes stratégies de renouvellement des produits qu’il met en place.
La philosophe retrace l’histoire de la mode, des produits jetables, et critique l’insuffisance de la loi sur l’obsolescence programmée de 2015. L’obsolescence, selon elle, est à la fois une stratégie économique et une manière de produire. Pour sortir de la surconsommation, Guien milite pour davantage de services publics et préconise d’organiser la subsistance à l’échelle communautaire.
Elle souligne que le capitalisme s’est développé avec l’essor de l’obsolescence des produits au fil des siècles, que ce soit durant le commerce colonial, la révolution industrielle ou les Trente Glorieuses. Les transformations commerciales sont marquées par une suroffre et des stratégies de renouvellement, tant dans le design que dans la publicité ou la mode.
Guien remet également en question la notion de saisonnalité des vêtements, expliquant qu’elle n’est pas inhérente à l’habillement, mais plutôt une construction sociale récente. Au XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, la saisonnalité était principalement réservée aux riches, tandis que les pauvres ne pouvaient se permettre qu’une garde-robe limitée.
Concernant les produits jetables, elle note que l’obsolescence est souvent définie de manière restrictive comme un vice caché. Cependant, l’obsolescence concerne tous types de produits, pas seulement les appareils complexes. Elle souligne que des produits, comme les stylos Bic ou les briquets, sont vendus en vantant leur courte durée de vie comme un avantage.
Les législations contre l’obsolescence programmée ont jusqu’à présent mis l’accent sur la responsabilité des consommateurs, déléguant à ceux-ci la charge de « verdir » le marché. Par exemple, des mes comme l’affichage de la durabilité ou l’indice de réparabilité sous-entendent que les consommateurs feront le bon choix s’ils sont informés de la faible durabilité d’un produit.
Guien rappelle que jamais des fabricants de produits jetables n’ont été attaqués devant les tribunaux pour obsolescence programmée, et cela participe à la culpabilisation des consommateurs. Elle évoque également le cartel Phœbus, créé en 1924, qui avait pour but de limiter la durée de vie des ampoules à 1 000 heures.
La loi sur l’obsolescence programmée, votée en 2015 et révisée en 2021, a conduit à plusieurs plaintes, mais les accusations de tromperie ont souvent pris le pas sur celles d’obsolescence programmée. Guien observe que les progrès législatifs restent ambivalents, car ils incitent les consommateurs à bien acheter plutôt qu’à obliger les producteurs à bien fabriquer.
Elle conclut en évoquant deux mouvances d’anticonsumérisme : l’une socialiste, qui exige plus de services publics, et l’autre, plus anarchiste, qui prône l’autoproduction et l’autogestion communautaire.
Ce débat autour de l’obsolescence et de la surconsommation soulève des questions cruciales sur notre modèle de consommation et la responsabilité des producteurs dans la durabilité des produits.
Source : Alternatives Économiques, entretien avec Jeanne Guien.



