Walter Benjamin et la photographie de famille : une réflexion sur l’image sociale
Dans son essai « Petite histoire de la photographie » publié en 1931, Walter Benjamin critique le déclin du goût dans la photographie, particulièrement à travers le prisme des portraits de famille. Il évoque une époque où les albums photographiques, souvent relégués dans des recoins froids des maisons, se remplissaient d’images de membres de la famille, habillés de manière comique et figés dans des poses conventionnelles.
Benjamin décrit ces photographies comme des « figures comiquement fagotées », mettant en lumière la banalité et l’artificialité des portraits d’atelier, qui, selon lui, n’offrent qu’une version idéalisée des sujets. Ce phénomène est illustré par des images de sa propre famille, notamment celles de sa jeunesse à Berlin et de ses frères et sœurs dans des contextes similaires.
L’historiographie de la photographie professionnelle, dominée par le commerce du portrait jusqu’au début du XXe siècle, est peu explorée. Des archives familiales, comme celles des Benjamin, ont été publiées dans les années 1990, mais la recherche sur ces images demeure limitée. Des travaux récents sur des fonds photographiques similaires, comme celui de la famille Rossbach, révèlent des portraits d’enfants qui, bien que conventionnels, offrent un aperçu des normes sociales bourgeoises de l’époque.
Les portraits de Fritz et Rudolf Rossbach, pris entre 1902 et 1908, montrent des enfants dans des poses orchestrées, soulignant les conventions de la photographie d’atelier. Ces images, réalisées par des photographes reconnus, témoignent d’une pratique de classe et d’un souci du détail qui reflète les attentes sociales de l’époque. La qualité des tirages et la mise en scène soignée des sujets révèlent un désir de conformité aux normes bourgeoises plutôt qu’une quête d’authenticité.
Benjamin, en critiquant ces portraits, souligne un changement de sensibilité vers une recherche d’expressivité plus naturelle, une tendance qui coïncide avec l’émergence de mouvements artistiques comme la « Nouvelle Vision ». Ce changement de regard sur la photographie, qui valorise une représentation plus directe et moins artificielle, contribue à établir la photographie comme un vecteur de culture documentaire.
Sources : Walter Benjamin, « Petite histoire de la photographie » (1931), trad. de l’allemand par A. Gunthert, Etudes Photographiques, n° 1, 1996.


