« Je pensais être condamné à devenir un agresseur comme lui » : des victimes de violences sexuelles dans leur enfance racontent leur hantise de les reproduire
Des psychiatres et psychologues spécialisés dans l’accompagnement des victimes soulignent à quel point la « phobie de reproduction » consume l’estime de nombre d’entre elles. Les travaux menés dans le cadre de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) soulignent également l’ampleur de cette crainte.
Adrien, 44 ans, témoigne : « Il m’a fallu vingt-neuf ans pour arrêter de craindre de devenir un pédocriminel à mon tour. » Victime d’agressions sexuelles à l’âge de 13 ans, il a longtemps vécu avec la peur que son expérience le condamne à reproduire les violences qu’il a subies. Cette conviction a été renforcée par un message entendu à la radio : « La majorité des agresseurs ont d’abord été victimes. » Pour lui, cela a été une « condamnation à mort ».
Muriel Salmona, psychiatre spécialiste de la mémoire traumatique, indique qu’une part significative des victimes de violences sexuelles craint de reproduire celles qu’elles ont subies. Selon une étude de l’ONU publiée dans The Lancet en 2017, avoir subi des violences sexuelles dans l’enfance pour un homme augmente le risque de commettre des violences sexuelles par 3,5. Toutefois, moins de la moitié des hommes auteurs de violences ont été eux-mêmes victimes.
Les violences sexuelles « sont des machines à fabriquer de la haine de soi », affirme Salmona, qui souligne que cette peur de devenir un agresseur est un processus traumatique présent chez quasiment toutes les victimes. Adrien, par exemple, a développé un rapport biaisé au désir, le percevant comme indissociable de la perversion dont il avait été victime. « J’ai détesté être un homme », déclare-t-il, indiquant que cela a profondément affecté sa sensualité.
Martial, 47 ans, qui a subi des abus de la part de son frère pendant son enfance, partage une expérience similaire. Il a vécu avec des images intrusives, se voyant imposer sa loi comme son agresseur. Ce phénomène, décrit comme « phobie d’impulsion », est également observé chez d’autres victimes. Selon Yann Gaussens, psychologue clinicien, ces pensées intrusives sont souvent liées à des troubles obsessionnels compulsifs (TOC).
Les victimes, conscientes du dégoût que ces pensées leur inspirent, développent des stratégies d’évitement. Martial, par exemple, a choisi un métier où il ne travaille qu’avec des machines pour éviter tout contact avec des enfants. Malgré ces efforts, il reste en hypervigilance, même avec sa propre fille.
La Ciivise a révélé que de nombreux adultes victimes de violences sexuelles dans l’enfance renoncent à leur désir de parentalité par crainte de reproduire ces violences. Arnaud Gallais, cofondateur de Mouv’enfants, témoigne de l’ampleur de ce phénomène, mentionnant des hommes de 80 ans qui regrettent de ne pas avoir eu d’enfants pour protéger la génération suivante.
La compréhension de la mémoire traumatique est un enjeu crucial pour la libération des victimes. Salmona conclut que « la vraie compréhension de la mémoire traumatique est une libération pour les victimes. Une façon de leur rendre justice. »
Source : Franceinfo