La guerre moderne est marquée par une omniprésence du son, que ce soit à travers la musique diffusée par les soldats américains lors du siège de Falloujah en Irak en 2004, les haut-parleurs jouant de la K-pop à la frontière nord-coréenne, ou les sonic booms à Beyrouth lorsque le mur du son est franchi par les avions israéliens. Romain Huet, ethnographe et maître de conférences en sciences de la communication à l’Université Rennes 2, décrit la diversité des ambiances sonores dans les conflits contemporains. « Le bruit de fond en Syrie est aléatoire, les guerriers se battent à coups de kalachnikovs, alors qu’en Ukraine, les bombardements des avions sont plus constants et l’ambiance sonore est permanente. Explosions, sirènes, alarmes, talkie-walkies se mélangent avec les sons du quotidien, comme les bruits de cuisine », explique-t-il. Huet a été en immersion dans des groupes de combattants en Syrie (2012-2018) et en Ukraine (2022-2023).
Les armes sonores
Le son est également utilisé comme une arme stratégique. Depuis l’âge de fer, des instruments comme le carnyx celtique ont été employés pour impressionner l’ennemi. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des haut-parleurs ont permis de tromper l’adversaire sur la localisation de ses forces. Des bruits très intenses ou fréquents peuvent devenir une forme de torture, comme à Belgrade en 2025, où des canons à sons ont été utilisés pour disperser les foules.
De plus, le bruit des armements peut trahir leur présence. « Les soldats parviennent à identifier les nouveaux chars Léopard envoyés par l’Allemagne ou le bruit subtil des drones, souvent inaudibles », souligne Huet. Dans le domaine naval, des militaires appelés « oreilles d’or » analysent les bruits environnants pour identifier les sous-marins ennemis, un métier rendu célèbre par le film *Le Chant du loup* d’Antonin Baudry, qui a remporté en 2020 le César du meilleur son.
Des impacts psychologiques
À long terme, le bruit a des répercussions sur les soldats et les populations. « Chaque 14 juillet, les feux d’artifice me rappellent les bombardements du Dombass, en Ukraine, et la sombre atmosphère des explosions », témoigne Romain Huet. Les bombardements et les rumeurs de combats peuvent engendrer des troubles du stress post-traumatique. Une fois les armes déposées, la confrontation avec la voix de l’ennemi pose également question. « En Syrie, un mur nous séparait des opposants. Écouter leurs échanges rend la guerre concrète, l’ennemi devient humain, comme moi… », conclut le chercheur.
Source : Romain Huet, ethnographe spécialiste des formes contemporaines de violence.

