
Donald Trump aime donner des leçons au monde entier.
Paris serait menacée par la charia. Londres serait devenue un « deuxième mode de vie ». L’Europe serait incapable de défendre ses valeurs. Et Emmanuel Grégoire, maire de Paris, devrait donc écouter les conseils du président américain.
Le problème pour Trump, c’est qu’avant de distribuer des certificats de bonne conduite au reste du monde, il faudrait peut-être regarder ce qui se passe sous son propre gouvernement.
Car pendant que Donald Trump s’inquiète de la charia à Paris, l’ICE, la police fédérale chargée de l’immigration, est devenue l’un des visages les plus brutaux de sa politique intérieure.
Et derrière les statistiques, il y a des morts. Des enfants séparés de leurs parents. Des conjoints expulsés. Des familles détruites. Des personnes détenues alors qu’elles n’avaient aucun antécédent criminel.
Plus de 50 morts dans les prisons de l’ICE

Le sujet n’est pas une rumeur venue des réseaux sociaux.
Selon Reuters, le taux de mortalité parmi les personnes détenues dans les centres d’immigration américains a plus que doublé depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le nombre de personnes détenues avait parallèlement augmenté de 50 %, pour atteindre environ 60 000 personnes.
Le magazine Time rapportait en août 2026 que plus de 30 personnes étaient mortes en détention de l’ICE depuis octobre, faisant de cette période l’une des plus meurtrières depuis la création de l’agence.
Human Rights Watch a de son côté fait état de 52 décès dans les centres de détention de l’ICE durant les 500 premiers jours du second mandat de Trump.
Derrière chaque chiffre se trouve pourtant un être humain.
Un père.
Une mère.
Un fils.
Une fille.
Une famille qui attend un coup de téléphone qui ne viendra parfois jamais.
Et pendant ce temps, Trump parle de « loi et d’ordre »

C’est là que le discours de l’extrême droite devient particulièrement révélateur.
Elle promet toujours la même chose : davantage d’autorité, davantage de policiers, davantage de prisons, davantage d’expulsions.
Le mot magique est « ordre ».
Mais l’ordre sans garanties, sans contrôle et sans respect de la dignité humaine peut rapidement devenir autre chose.
La question n’est pas de savoir si un État doit faire respecter ses lois.
Évidemment qu’il le doit.
La question est de savoir comment il les fait respecter.
Et surtout : que se passe-t-il lorsque ceux qui détiennent le pouvoir commencent à considérer que certaines personnes méritent moins de protection que les autres ?
Des familles broyées par la machine à expulser

En juillet 2026, l’ICE a procédé à près de 50 000 arrestations, selon des données gouvernementales analysées par le Deportation Data Project et rapportées par The Guardian.
Mais le détail est particulièrement révélateur : 51 % des personnes arrêtées n’avaient aucun antécédent criminel.
Cela ne signifie évidemment pas que toutes ces personnes avaient nécessairement un statut légal.
Cela signifie autre chose : la gigantesque machine de contrôle migratoire ne se limite plus aux criminels dangereux que la communication politique aime mettre en scène.
Elle engloutit aussi des travailleurs, des parents, des conjoints et des personnes engagées dans des procédures administratives.
Et parfois même des familles liées à l’armée américaine.
Un militaire américain a ainsi vu son épouse expulsée vers le Honduras alors qu’elle n’avait aucun antécédent criminel et qu’elle tentait de régulariser sa situation. Leur fille de six ans doit désormais vivre avec les conséquences de cette séparation.
Un autre cas rapporté par Reuters concerne le père d’un marin américain déployé à bord de l’USS Abraham Lincoln. L’homme disposait notamment d’un permis de travail et était engagé dans une procédure pour obtenir sa carte de résident. Il a néanmoins été placé en détention de l’ICE.
Voilà la réalité derrière les slogans.
La politique migratoire n’arrête pas seulement des statistiques. Elle entre dans les maisons. Elle sépare les couples. Elle éloigne les parents de leurs enfants. Elle transforme des vies ordinaires en cauchemars administratifs.
Quand la détention devient une question de vie ou de mort

Les problèmes ne s’arrêtent pas aux expulsions.
Les conditions de détention font également l’objet de critiques extrêmement graves.
L’ACLU documente notamment des situations de surpopulation, de mauvaises conditions sanitaires et de graves problèmes d’accès aux soins.
Le Physicians for Human Rights relève également une hausse préoccupante des suicides en détention : selon les données de l’ICE analysées par l’organisation, sept personnes sont mortes par suicide apparent entre janvier 2025 et janvier 2026, contre une en 2024.
Et il y a les morts qui deviennent presque des notes de bas de page.
Daphy Michel, une demandeuse d’asile haïtienne de 31 ans, est morte d’hypothermie après avoir été détenue par l’ICE, selon les informations rapportées par Democracy Now. Sa famille envisageait de poursuivre l’agence.
Combien de discours sur « l’ordre » faut-il pour faire disparaître ces morts ?
Aucun.
Et maintenant, les gants électriques

Comme si le symbole n’était pas suffisamment puissant, Reuters rapportait ce 28 août que l’ICE avait attribué un contrat de 16,7 millions de dollars pour acheter 6 000 paires de gants capables de délivrer des décharges électriques à ses agents.
On pourrait difficilement imaginer une meilleure illustration du problème.
D’un côté, Trump explique au monde qu’il faut défendre la civilisation contre la menace supposée de la charia.
De l’autre, son administration renforce une agence d’immigration déjà critiquée pour ses pratiques, alors que les décès en détention atteignent des niveaux alarmants et que les arrestations touchent massivement des personnes sans antécédents criminels.
La grande leçon de morale devient soudain beaucoup moins convaincante.
Paris n’a pas besoin des leçons de Trump

Emmanuel Grégoire a répondu sèchement à Donald Trump en affirmant que Paris n’avait « aucune leçon à recevoir » d’un chef d’État qui déploie des « milices racistes » contre ceux qui font vivre son pays.
On peut discuter la formulation.
On peut contester le terme employé.
Mais il est impossible d’ignorer la question de fond.
Quelle crédibilité possède un dirigeant qui prétend expliquer aux autres nations comment protéger leurs libertés alors que sa propre politique migratoire provoque des morts, des détentions controversées et des familles séparées ?
La France peut être critiquée.
Paris peut être critiquée.
L’Europe peut être critiquée.
Mais la démocratie ne consiste pas à accepter docilement les sermons de celui qui parle le plus fort.
L’extrême droite adore parler de fermeté. Beaucoup moins de ses conséquences.

C’est peut-être cela qu’il faut rappeler lorsque l’extrême droite réclame toujours davantage de fermeté.
Une frontière n’est pas seulement une ligne sur une carte.
Une expulsion n’est pas seulement un chiffre.
Une arrestation n’est pas seulement une statistique.
Une détention n’est pas seulement un bâtiment.
Derrière chaque décision administrative, il y a une vie humaine.
Et lorsqu’une politique produit des morts, sépare des enfants de leurs parents et transforme la peur en instrument de gouvernement, il ne suffit pas de répéter « loi et ordre ».
Il faut répondre à une question beaucoup plus simple :
Quel genre de société voulons-nous construire ?
Une société où la loi protège les personnes ?
Ou une société où l’État devient suffisamment puissant pour briser une vie, puis demande au public d’applaudir parce qu’il a présenté cela comme de la « fermeté » ?
Donald Trump voudrait nous faire regarder Paris.
Regardons plutôt les États-Unis.
Regardons les centres de détention.
Regardons les familles séparées.
Regardons les morts.
Et surtout, regardons ce que devient une démocratie lorsque l’humanité est présentée comme une faiblesse.
Parce que la véritable question n’est peut-être pas de savoir si Paris est devenue une ville sous la charia.
La véritable question est de savoir jusqu’où un gouvernement peut aller au nom de l’ordre avant que l’ordre lui-même devienne une menace pour ceux qu’il prétend protéger.

