Traite des êtres humains : les nouveaux esclaves derrière les escroqueries en ligne
À l’occasion de la Journée mondiale de la lutte contre la traite des êtres humains célébrée chaque 30 juillet, les agences des Nations Unies mettent en lumière une forme d’exploitation en forte augmentation : la traite à des fins de criminalité forcée, notamment dans les centres d’escroquerie en ligne. Chaque jour, des millions de faux messages circulent, dissimulant des centaines de milliers de victimes, qui deviennent des rouages d’une industrie criminelle mondialisée.
Le phénomène s’inscrit à l’intersection de plusieurs domaines, incluant la traite des êtres humains, la cybercriminalité, la fraude financière et la criminalité organisée. Les réseaux criminels recrutent leurs victimes via de fausses annonces d’emploi, promettant des postes dans le secteur technologique, le service à la clientèle ou le marketing numérique. Une fois sur place, ces individus sont souvent séquestrés dans des complexes hautement sécurisés et forcés de soutirer de l’argent à d’autres victimes, souvent par le biais d’arnaques sentimentales ou d’investissements fictifs.
Les Nations Unies estiment que plus de 300 000 personnes sont actuellement retenues dans des centres d’escroquerie en Asie du Sud-Est, où elles sont contraintes de participer à des cyberfraudes. Dans cette région, ces opérations auraient généré entre 18 et 37 milliards de dollars de revenus illicites en 2023. De plus, les victimes identifiées proviennent de plus de 80 nationalités, et les réseaux s’étendent désormais au Moyen-Orient, en Afrique, en Europe, en Amérique latine et dans le Pacifique. « Aucune région n’est épargnée », avertit l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC).
Des arnaqués éduqués devenus arnaqueurs
Cette criminalité redéfinit les profils des victimes. Beaucoup sont diplômées, parlent plusieurs langues et possèdent des compétences numériques recherchées, attirant ainsi les recruteurs. De plus, ces victimes sont souvent arrêtées comme si elles étaient elles-mêmes des escrocs. Le Groupe de coordination interinstitutions contre la traite des personnes (ICAT) souligne qu’elles sont fréquemment détenues, expulsées ou poursuivies pour des infractions qu’elles ont été contraintes de commettre, ce qui décourage les survivants de demander de l’aide et permet aux réseaux criminels de prospérer dans l’impunité.
Le mois dernier, les États membres de l’ONU ont adopté pour la première fois une définition commune de la traite à des fins de criminalité forcée, reconnaissant que les personnes contraintes de commettre des infractions en raison de leur exploitation doivent être considérées comme des victimes et non comme des délinquants. Ce changement de perspective est jugé essentiel pour démanteler les organisations criminelles plutôt que de punir ceux qu’elles exploitent.
Derrière une façade parfaitement légale
Aux Philippines, une enquête récente a révélé la sophistication de ces réseaux. Les autorités ont démantelé l’un des plus grands centres d’escroquerie du pays, qui opérait sous le couvert d’une société de jeux en ligne légalement enregistrée. Les enquêteurs ont découvert un système basé sur le travail forcé, où les victimes étaient surveillées en permanence, privées de leurs téléphones et passeports. Celles qui n’atteignaient pas les objectifs fixés étaient soumises à des punitions sévères.
Le démantèlement de ce site a permis de secourir plus de 700 personnes et a conduit à la condamnation de plusieurs trafiquants. Cependant, l’affaire met en évidence la difficulté de remonter jusqu’aux véritables organisateurs, qui cloisonnent soigneusement les responsabilités pour éviter les poursuites judiciaires.
Selon le rapport mondial de l’ONUDC, la part des victimes détectées de traite exploitées pour commettre des activités criminelles est passée de 1 % en 2016 à 8 % en 2022, faisant de cette forme d’exploitation la troisième la plus fréquemment identifiée dans le monde.
Une menace aux multiples visages
Cette évolution ne doit pas faire oublier d’autres réalités de la traite. Dix ans après l’adoption par le Conseil de sécurité de sa première résolution sur le sujet, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme rappelle que la traite demeure une arme de guerre. Dans de nombreux conflits, des groupes armés et des réseaux criminels continuent d’utiliser l’esclavage sexuel et l’exploitation pour terroriser les populations.
Face à cette industrie mondialisée, António Guterres appelle les États à renforcer leur coopération, à ratifier la Convention des Nations Unies contre la cybercriminalité adoptée en 2024 et à « aider les victimes des centres d’escroquerie à s’en sortir et à se reconstruire ». Chaque faux message reçu sur un téléphone pourrait dissimuler une personne privée de liberté, forcée de participer à une fraude dont elle est elle-même la première victime.
Source : ONU.


