Soudan du Sud : Pétrole détourné, budget siphonné
Depuis des années, la gestion des revenus pétroliers du Soudan du Sud soulève des inquiétudes croissantes. Les ressources, destinées à soutenir un peuple en crise humanitaire sévère, semblent disparaître dans des circuits opaques, contrôlés par une poignée de hauts responsables et leurs intermédiaires. Ni les autorités à Djouba ni les institutions financières internationales, pourtant alertées depuis longtemps, n’ont réagi avec la fermeté nécessaire.
Face à ce silence institutionnel, le consortium de journalistes Afrique Justice a choisi de rendre publique une enquête, affirmant que la population appauvrie a le droit de savoir ce qu’il advient de ses richesses souterraines. Les autorités, tant locales qu’internationales, doivent rendre des comptes.
Le rapport final du Groupe d’experts de l’ONU sur le Soudan du Sud (S/2026/340), publié en juin 2026, met en lumière un double système de captation. Les revenus pétroliers sont prélevés avant d’atteindre les comptes de l’État, tandis qu’une partie du budget ordinaire disparaît dans des dépenses non justifiées. Le ministère des Affaires présidentielles, dirigé par Africano Mande Gedima, proche d’Idris Taha d’EuroAmerican Energy et de Tut Gatluak, figure de l’appareil sécuritaire, est au cœur de ce système. À lui seul, il aurait dépensé près de soixante fois son enveloppe approuvée.
Le pétrole représente plus de 90 % des recettes publiques sud-soudanaises, mais ces revenus atteignent rarement les caisses de l’État dans leur intégralité. Depuis mai 2025, un compte à la First Abu Dhabi Bank, aux Émirats, a été désigné comme compte principal de perception, sans mettre fin aux dérives. Des paiements ont été versés directement à des tiers, contournant les comptes gouvernementaux.
Un exemple marquant concerne Al Wafra Najam Goods Wholesalers, une société émiratie, qui aurait reçu une avance d’environ 30 millions de dollars sans transiter par les comptes officiels. Le rapport établit un lien entre cette société et Idris Taha, indiquant que l’avance sur cargaison a échappé au Trésor et a transité par un circuit associé à un acteur clé des allocations pétrolières.
La guerre au Soudan fragilise davantage ce système. Depuis la prise de Heglig par les Forces de soutien rapide (RSF) en décembre 2025, Juba a dû déployer des troupes pour sécuriser ses installations. L’incertitude s’est accrue en décembre 2025, lorsque China National Petroleum Corporation, opérateur historique, a annoncé son retrait du pays, renforçant la vulnérabilité de la chaîne pétrolière sud-soudanaise.
La captation des ressources passe également par l’attribution directe de cargaisons de brut à des sociétés privées en règlement de biens et services, transformant le pétrole de l’État en une monnaie parallèle, échappant au contrôle budgétaire. Un contrat de plus de 600 millions de dollars pour la fourniture de vivres aux Forces de défense sud-soudanaises, attribué sans appel d’offres, a été lié à une société proche d’un général de brigade du Service national de sécurité.
Le rapport souligne également des anomalies dans le budget ordinaire, où le ministère des Affaires présidentielles a enregistré des dépenses atteignant environ 1 373 milliards de livres sud-soudanaises, alors qu’il disposait officiellement de 23,38 milliards. Cela soulève des questions sur des transferts hors budget massifs ou une comptabilité incluant des dépenses non vérifiées.
Le système de captation semble être en place, absorbant les revenus pétroliers en amont et les crédits ordinaires en aval, laissant les ressources de l’État rarement atteindre leur destination. Le problème dépasse la simple comptabilité publique, alors que le Groupe d’experts documente les circuits et que le département de la Justice américain poursuit certains acteurs liés à ces réseaux.
Source : Consortium Afrique Justice
