Santé mentale : une grande cause nationale, vraiment ?
En 2018, le Premier ministre avait déclaré « grande cause nationale » la lutte contre les violences faites aux femmes. En 2024, c’était la promotion de l’activité physique et sportive. Michel Barnier et Sébastien Lecornu ont tour à tour choisi la santé mentale en 2025 et 2026. La liste des « Grandes causes » qui s’égrènent depuis 1977 ressemble à un inventaire à la Prévert, mêlant associations et enjeux variés.
Cependant, la « Grande cause nationale » n’est pas toujours synonyme de transformation profonde. Elle vise à envoyer un signal fort et à renforcer la cohésion nationale autour d’une problématique jugée prioritaire, suscitant ainsi des attentes et des espérances, mais aussi des déceptions. La santé mentale, déclarée « Grande cause » nationale pendant deux années consécutives, ne fait pas exception.
Déstigmatization et appropriation par le public
Aujourd’hui, la santé mentale est abordée plus facilement qu’auparavant. Les discussions se tiennent à l’école, en entreprise, et même dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Les recours aux soins d’urgence pour des troubles de l’humeur ou des idées suicidaires sont en hausse. Les dernières années ont vu une augmentation des cas d’anxiété, de dépression, de TDAH et de troubles du spectre de l’autisme. Il est difficile de déterminer si cette augmentation est due à une réelle montée des troubles, à une meilleure détection ou à un accès plus facile aux soins.
La pandémie de Covid-19 a également eu des répercussions significatives sur la santé mentale, particulièrement entre 2020 et 2021, avec des mes sanitaires ayant généré anxiété et dépression.
Fait-on mieux ou moins bien qu’avant ?
Le nombre de suicides en France a baissé de plus de 30 % en trente ans et de 15 % au cours des dix dernières années, avec 8 848 décès recensés en 2023, soit 13 décès pour 100 000 habitants, dont trois sur quatre concernaient des hommes. Cela pourrait laisser penser que la santé mentale des Français s’améliore.
Cependant, cette interprétation doit être nuancée. La France affiche l’un des taux de suicide les plus élevés d’Europe de l’Ouest, avec des tendances défavorables pour d’autres indicateurs de santé mentale. Entre 2017 et 2021, la prévalence des tentatives de suicide a augmenté de 6,2 % à 9,2 %, et 15,6 % des 18-79 ans souffrent de dépression, tandis que 6,3 % sont touchés par l’anxiété.
Un enjeu de santé publique
Les troubles de la santé mentale entraînent des pertes de sommeil, de fatigue, d’isolement social, et des problèmes conjugaux et familiaux. Ils impactent également la productivité et la richesse nationale, justifiant l’importance de considérer la santé mentale comme une priorité de santé publique.
En faisant de la santé mentale une « Grande cause nationale », les Premiers ministres Barnier et Lecornu ont placé ce sujet au cœur des enjeux de santé publique. Toutefois, la question demeure : ces initiatives suffisent-elles à susciter un changement significatif dans la société française ?
La ministre de la Santé a récemment annoncé vouloir offrir une assistance prioritaire aux jeunes en matière de soins de santé mentale, soulignant l’importance de repérer et d’agir précocement. Cependant, la faisabilité de cette mise en œuvre reste à définir.
La prévention des troubles mentaux, angle mort de la « Grande cause nationale » ?
Des études montrent qu’il existe des moyens non médicamenteux pour prévenir et traiter les troubles mentaux, notamment l’activité physique. Celle-ci a démontré son efficacité contre l’anxiété et la dépression, et devrait être recommandée aux patients en complément des traitements traditionnels.
Malheureusement, ces mes préventives semblent être un angle mort dans la « Grande cause nationale » pour 2025-2026. La déstigmatisation pourrait amener davantage de personnes à consulter et à être traitées de manière plus efficace. Il est essentiel que les efforts déployés dans le cadre de cette « Grande cause nationale » portent réellement leurs fruits.
Par le Pr Antoine Flahault, Université Paris Cité, Inserm UMR 1137, Hôpital Bichat – Claude-Bernard
