Sainte Lucie de Syracuse : La martyre et l’invention du consentement sexuel
Le 6 novembre 2025, la notion de consentement a été intégrée à la définition juridique du viol dans le code pénal français, marquant une avancée significative dans l’histoire moderne du droit. Cette exigence, cependant, trouve ses racines dans des événements survenus il y a plus de quinze siècles, notamment l’expérience de la violence sexuelle rencontrée par les premières communautés chrétiennes. La formulation la plus ancienne de cette notion est attribuée à sainte Lucie de Syracuse, considérée comme la principale « vierge martyre » du calendrier des saints, qui fut tuée au début du IVe siècle durant les persécutions romaines contre l’Église naissante.
Lucie, amenée devant le procureur impérial, refuse de participer aux sacrifices du culte civique, affirmant que le véritable sacrifice agréable à Dieu est d’aider les pauvres. Sa détermination impressionne son accusateur, qui tente de la menacer en lui faisant perdre le Saint-Esprit en la faisant violer, afin de la rendre impure. Dans cette confrontation, Lucie refuse d’assimiler la violence sexuelle à des actes d’adultère, déclarant : « Nunquam inquinatur corpus nisi de consensu mentis » (le corps n’est pas souillé lorsque l’esprit ne consent pas). Cette déclaration est considérée comme l’un des premiers plaidoyers pour une définition de la violence sexuelle fondée sur le consentement.
L’authenticité des récits de martyres, comme celui de Lucie, reste difficile à vérifier, mais leur transmission à travers les siècles est notable. Chaque 13 décembre, la liturgie chrétienne a célébré la fête de sainte Lucie, répétant son dernier discours, ce qui a contribué à ancrer cette notion dans la conscience collective chrétienne. Au fil du temps, deux œuvres majeures ont été influencées par son histoire : La Légende dorée de Jacques de Voragine et la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, qui ont toutes deux abordé les questions de violences sexuelles en s’appuyant sur l’autorité de Lucie.
Cependant, l’Église moderne a souvent mis de côté cet héritage, privilégiant des modèles de « martyres de la chasteté » qui préfèrent la mort au déshonneur du viol. Cette évolution a conduit à une vision du consentement souvent enfermée dans le cadre de la théologie du mariage, délaissant ainsi les riches réflexions sur la violence sexuelle que l’histoire chrétienne pouvait offrir.
L’évolution des perceptions autour de la notion de consentement, ainsi que son intégration récente dans le droit, soulignent l’importance de revisiter et de valoriser les enseignements historiques, notamment ceux de figures comme sainte Lucie, dans le cadre des discussions contemporaines sur le consentement et la violence sexuelle.
Source : Matthieu Poupart, article tiré du neuvième numéro du Cri.


