Plus puissant qu’à l’époque soviétique : Rosatom, l’ogre russe qui défie les sanctions occidentales
C’est un paradoxe historique. Depuis 2022, la Russie est le pays le plus sanctionné au monde, avec environ 25 000 mes restrictives visant des individus et des entités russes. Malgré cela, une entreprise émerge comme une forteresse au sein de l’économie russe : Rosatom.
Rosatom, connue en Europe pour son expertise en matière de nucléaire civil, a atteint un niveau d’importance et d’influence sans précédent, selon un rapport récent de l’ONG Bellona. Aujourd’hui, elle est plus grande et plus militarisée, s’occupant de secteurs clés de l’économie russe nécessitant loyauté et efficacité pour le régime de Vladimir Poutine.
Dmitry Gorchakov, l’un des auteurs de l’étude, affirme que Rosatom est désormais plus puissante qu’à l’époque soviétique. L’entreprise a élargi son périmètre, passant de 460 entités en 2024 à plus de 580 l’an dernier, et emploie désormais 420 000 personnes. Son influence politique est également consolidée, Sergey Kiriyenko, co-fondateur de Rosatom, étant le chef de l’administration présidentielle au Kremlin.
Rosatom a mis en place une feuille de route pour sécuriser les ressources critiques, visant à soutenir le complexe militaro-industriel russe. Un cinquième de ses employés serait impliqué dans le développement de matériel militaire. Le groupe s’oriente aussi vers la production d’armes conventionnelles, développant des techniques d’impression 3D et de nouveaux matériaux pour l’aviation et l’armement. Des experts de Bellona indiquent que Rosatom contourne les sanctions en achetant des composants électroniques sensibles à l’étranger pour le secteur militaire russe.
L’expansion de Rosatom dans l’Arctique prend également une dimension sécuritaire, gérant désormais des infrastructures stratégiques telles que ports et chemins de fer. Ses activités logistiques représentent plus de 20 % de ses revenus, un atout alors que l’économie russe fait face à des incertitudes croissantes.
Pour la première fois en dix ans, le chiffre d’affaires de Rosatom à l’étranger a diminué, atteignant 17,2 milliards de dollars en 2025, contre 18 milliards en 2024. Les retards sur de grands projets et la concurrence de la Chine compliquent ses perspectives. Malgré tout, Rosatom reste le premier constructeur mondial dans le nucléaire civil, avec vingt unités en construction dans plusieurs pays, dont l’Ouzbékistan et le Kazakhstan.
En dépit des sanctions, il n’existe aucune restriction sur la fourniture de combustible nucléaire ou l’uranium enrichi au sein de l’UE, permettant à Rosatom de maintenir sa position dominante. Actuellement, la Russie fournit 40 % de l’uranium enrichi nécessaire à l’Europe et 24 % à celle des États-Unis.
Les relations entre la Russie et l’Europe restent complexes, avec des importations de combustible russe ayant augmenté en valeur de 70 % depuis le début du conflit en Ukraine, même si leur volume a baissé. La France, par exemple, a reçu plus de 410 tonnes d’uranium enrichi en 2025, principalement pour le compte d’EDF.
Dmitry Gorchakov souligne que l’inaction de l’UE face à Rosatom est préoccupante. Les discussions sur des sanctions concrètes dans le domaine nucléaire n’ont pas abouti. Certains pays européens, comme la République tchèque et la Finlande, montrent qu’un sevrage est possible, tandis que l’Ukraine a réussi à réduire sa dépendance aux technologies russes.
En somme, tant que l’Europe continuera de financer Rosatom, elle soutiendra indirectement l’économie de guerre de Vladimir Poutine.
Source : L’Express
