Une voie étroite pour réduire la dépendance des taux européens aux marchés mondiaux
Le récent mouvement de hausse des taux longs en Europe n’est pas un phénomène isolé, mais résulte d’une combinaison de facteurs économiques de plus en plus complexes. L’inflation, qui résiste davantage que prévu, est alimentée par des chocs d’offre persistants. La crise au Moyen-Orient contribue à l’incertitude sur les marchés de l’énergie, augmentant ainsi le coût de certains intrants tels que les métaux, plastiques et fertilisants. Parallèlement, les dérèglements climatiques impactent les prix alimentaires, déjà en forte augmentation en France, exacerbés par la sécheresse. En 2022, la conjonction de la sécheresse, de la guerre en Ukraine et des tensions sur les céréales et fertilisants avait provoqué une hausse significative des prix alimentaires en Europe.
Des chocs de demande se manifestent également, notamment à travers la transition numérique qui fait grimper les prix des semi-conducteurs et du cuivre. Le marché du travail, plus tendu qu’avant la pandémie, prépare le terrain pour des négociations salariales à venir, dans un contexte d’inflation persistante, augmentant le risque d’effets de second tour. Malgré la baisse du pouvoir d’achat, la consommation des ménages semble peu affectée par la hausse des prix.
En parallèle, les taux réels augmentent également. Ce phénomène est principalement dû à un retournement des anticipations de politique monétaire, surtout aux États-Unis. Les marchés, qui pariaient auparavant sur des baisses, intègrent désormais la possibilité de nouvelles hausses. En zone euro, les attentes sont recalibrées, la hausse des taux de la BCE en juin n’étant plus considérée comme une erreur temporaire.
Dans ce contexte, le marché des obligations souveraines européennes a montré une certaine résistance, avec des spreads intra-zone demeurant globalement stables. L’écart entre les taux américains et européens est resté largement inchangé, suggérant que la hausse des taux longs en Europe est largement « importée » via des mouvements globaux.
Cependant, la hausse des taux longs complique l’équation budgétaire, surtout au moment où les besoins d’investissement augmentent. En France, la remontée des taux réels, dépassant la croissance dans un contexte de dette déjà élevée, constitue un signal d’alerte. Le coût du capital pèse sur la croissance à un moment où l’Europe doit financer des transitions majeures, notamment climatique, énergétique et numérique.
Pour réduire cette dépendance aux marchés mondiaux, il est impératif de ne pas attendre un soutien monétaire. Tant que les négociations salariales n’auront pas éliminé le risque de boucle prix-salaires, la BCE demeurera vigilante et n’activera pas d’outils d’intervention sans contreparties. La BCE pourrait, cependant, rendre opérationnels des instruments de gestion de la liquidité déjà annoncés, tels que des portefeuilles obligataires structurés et de nouvelles opérations de refinancement à long terme.
Enfin, pour renforcer la crédibilité du cadre budgétaire européen, une surveillance plus rigoureuse est nécessaire. Une discipline crédible peut servir de rempart contre la défiance des marchés et limiter l’augmentation de la prime de risque. Toutefois, l’Union européenne ne pourra pas se substituer à l’assainissement des finances publiques des États membres là où cela est nécessaire.
Source : Agefi

