Santé et handicap : prévenir avant de payer plus cher

Santé et handicap : prévenir avant de payer plus cher

Soins inaccessibles, dépistages tardifs, complications. Une partie des personnes handicapées reste éloignée de la prévention. Une anticipation adaptée pourrait pourtant limiter des dépenses, du temps perdu et des traitements plus lourds.

Des travaux sur sa ligne de tram ont suffi à priver Jean-Christophe Moncet de ses séances de kinésithérapie pendant trois mois. Paraplégique depuis 2020, ce Bordelais de 30 ans avait déjà dû chercher un cabinet accessible, disponible et situé près d’une place de stationnement adaptée. « Ce n’est pas toujours simple », se désole-t-il. Lorsqu’un maillon de la chaîne de la santé manque, le soin pourtant prescrit devient impossible.

Son expérience est loin d’être isolée. Parmi les 169 558 réponses recueillies par le baromètre Handifaction entre juillet 2025 et juin 2026, 28 % font état d’un soin non réalisé. Au total, 18 % des réponses rapportent un refus de soin ressenti ou déclaré. Par ailleurs, 16 % ont abandonné leur recherche sans avoir trouvé de soignant, tandis que 5 % ont renoncé après un ou plusieurs refus. Les spécialistes de ville concentrent 44 % des refus recensés, devant les services hospitaliers, à 19 %, et les médecins généralistes, à 16 %.

Ces données ne constituent pas un sondage représentatif de toutes les personnes handicapées (pour rappel, elles sont 14,5 millions de personnes de 15 ans ou plus déclarant avoir au moins une limitation fonctionnelle sévère selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES)). Ces statistiques montrent néanmoins l’ampleur des obstacles déclarés : professionnels introuvables, découragement, manque d’information, refus d’un accompagnant ou douleur insuffisamment prise en compte.

Le handicap, absent de la prévention ?

« La prévention reste le parent pauvre des politiques de santé », estime Karine Pouchain-Grepinet, conseillère nationale Santé à APF France handicap. Une faiblesse commune à toute la population, mais « amplifiée » pour les personnes handicapées. Selon elle, celles-ci restent peu visibles dans les grandes stratégies de nutrition, de sport-santé ou de promotion de la santé.

La prévention ne consiste pourtant pas seulement à conseiller de mieux manger ou de pratiquer une activité physique. Elle suppose de pouvoir prendre rendez-vous, de rejoindre le cabinet, d’entrer dans la salle de soin, d’utiliser le matériel et de communiquer avec un professionnel formé. Une table d’examen trop haute ou un site inaccessible peut suffire à empêcher un dépistage.

Dépister tard, soigner plus lourdement

Les écarts sont particulièrement visibles en gynécologie. Une étude Handigynéco menée en Île-de-France en 2016-2017 indiquait que 58 % des femmes handicapées interrogées bénéficiaient d’un suivi gynécologique, contre 77 % des femmes en population générale. Dans cet échantillon francilien, 85,7 % déclaraient n’avoir jamais passé de mammographie.

Karine Pouchain-Grepinet cite également une étude menée en Occitanie auprès de femmes avec déficience intellectuelle. Les tumeurs du sein y mesuraient en moyenne 3,5 centimètres au moment du diagnostic, contre 1,8 centimètre en population générale. Un dépistage tardif signifie alors des traitements plus lourds, davantage de séquelles et une possible perte de chance.

Quels coûts pour la personne ?

Le surcoût ne se limite pas à une facture médicale. Un parcours mal anticipé peut imposer plusieurs trajets, une journée de travail perdue, un taxi non remboursé ou la mobilisation d’un proche. Il peut aussi entraîner de nouvelles consultations, une hospitalisation ou des soins prolongés.

Les règles de prise en charge des déplacements liés aux soins sont parfois mal comprises ou trop rigides. APF France handicap cite le cas de salariés avec une sclérose en plaques qui souhaiteraient suivre leur kinésithérapie près de leur travail, pendant la pause du midi. Selon l’association, ces règles s’adaptent mal aux parcours organisés depuis le lieu de travail. Un salarié souhaitant consulter un kinésithérapeute près de son bureau peut ainsi ne pas obtenir la prise en charge du trajet, même si ce choix lui évite de quitter son emploi plusieurs heures. Résultat : payer, désorganiser sa journée ou renoncer. Il faut choisir… Même lorsque le soin lui-même est remboursé, le patient peut donc payer le déplacement, poser une demi-journée de congé ou solliciter un proche qui doit lui aussi interrompre son activité.

Un coût aussi pour la collectivité

Le rapport du Sénat sur « l’évolution des valeurs sociales à l’horizon 2050 », déposé le 11 juin 2026, appelle à faire de la prévention une « politique transversale d’investissement social ». L’objectif n’est pas de supprimer les dépenses de réparation, toujours indispensables, mais d’éviter qu’elles n’interviennent trop tard.

Un cancer diagnostiqué tardivement, une plaie qui s’aggrave ou une rééducation interrompue peuvent nécessiter des traitements plus longs et plus coûteux. Les conséquences peuvent également toucher l’emploi, avec des arrêts de travail, des difficultés de maintien dans l’activité ou des ruptures de parcours professionnel. Mais les documents disponibles ne permettent pas de calculer une économie moyenne en euros pour chaque personne.

Rendre tout le parcours accessible

Pour les experts du monde associatif, deux priorités se dégagent : rendre l’ensemble du parcours accessible et former les soignants. Cela implique d’indiquer clairement en amont l’accessibilité des cabinets, d’adapter les plateformes de rendez-vous, de prévoir du mobilier réglable et de mieux prendre en compte la place de l’accompagnant.

Le transport doit aussi être considéré comme une partie du soin. Un cabinet accessible ne sert à rien si aucun bus, taxi ou accompagnant ne permet de l’atteindre. La prévention adaptée commence donc bien avant la consultation.

Prévenir sans culpabiliser

Mieux anticiper pourrait éviter aux personnes handicapées des déplacements inutiles, des pertes de revenus, des restes à charge et des complications. Mais cette prévention ne doit pas devenir une nouvelle injonction individuelle.

Demander à chacun de prendre soin de sa santé ne suffit pas lorsque les campagnes, les lieux et les professionnels restent inaccessibles. Prévenir, ici, consiste d’abord à retirer les obstacles avant que le soin ordinaire ne se transforme en urgence.

Source : APF France handicap, baromètre Handifaction, DREES.

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