Qui se cache derrière Ourika, première héroïne noire de la littérature française ?

Qui se cache derrière Ourika, première héroïne noire de la littérature française ?

Dans son ouvrage consacré aux esclaves à Paris sous l’Ancien Régime, l’historienne américaine Miranda Spieler interroge la notion selon laquelle « tous les esclaves qui entraient en France étaient libres » durant cette période, alors que le commerce triangulaire et l’économie de plantation prospéraient dans les colonies. Elle se penche particulièrement sur le personnage d’Ourika, rendue célèbre par le roman de Claire de Duras, tout en révélant peu d’informations sur sa véritable identité.

La France de l’Ancien Régime est marquée par une contradiction sur la question de l’esclavage. Depuis 1315, toute forme de servage est prohibée sur le territoire. Au XVIe siècle, un arrêt du parlement de Guyenne à Bordeaux s’applique aux esclaves exposés à la vente. Le juriste Antoine Loisel, au XVIIe siècle, formule le principe selon lequel « toutes personnes sont franches en ce royaume ». Cependant, la réalité est plus complexe.

Au XVIIIe siècle, la traite atlantique fait de la France l’une des principales nations esclavagistes dans les îles d’outre-Atlantique. Dans les années 1780, la France dépasse même l’Angleterre et le Portugal. Le Code noir encadre ce statut d’exception et Versailles tente de limiter l’arrivée d’esclaves dans la métropole, faisant de Paris un « espace de liberté précaire, riche de séductions périlleuses », selon Miranda Spieler.

D’une part, la monarchie s’efforce de faire respecter les lois régissant la propriété coloniale, garantissant que les personnes asservies dans les colonies demeurent esclaves à Paris. Les esclaves capturés et renvoyés outre-mer subissent des violences inacceptables dans la capitale. D’autre part, Paris devient également un lieu de résistance et de solidarité pour les esclaves, où se déroulent de nombreuses controverses juridiques sur leur statut.

Miranda Spieler s’intéresse à plusieurs cas, dont celui d’Ourika, la plus connue. Inspirée par le roman éponyme de Claire de Duras en 1823, l’histoire fictive d’Ourika présente une religieuse noire qui raconte à un médecin comment elle a été achetée et amenée à Paris. Bien que dotée d’une bonne éducation, elle prend conscience des préjugés liés à sa couleur de peau, réalisant qu’elle ne pourra jamais épouser un homme blanc. Dans le roman, Ourika meurt à 29 ans.

Cependant, la réalité d’Ourika est différente. Elle arrive à Paris en 1786 à l’âge de trois ans et grandit à l’hôtel Beauvau, aujourd’hui siège du ministère de l’Intérieur. Elle meurt libre à 16 ans en 1799. L’année 1802, choisie dans le roman, coïncide avec le retour des religieuses dans les couvents de Paris et le durcissement de la politique napoléonienne, qui cherche à renvoyer les personnes de couleur vers les colonies.

L’autrice du roman, Madame de Duras, issue d’une famille ayant prospéré grâce à la traite transatlantique, n’adopte pas un ton militant dans son livre. Ce dernier, salué pour sa « modération », ne reflète guère le vécu d’Ourika. Les mots de cette dernière, ainsi que ses désirs, demeurent inconnus, tout comme ceux des autres trajectoires étudiées par Miranda Spieler.

Dans son analyse, Miranda Spieler évoque le concept de « ventriloquie », soulignant que le roman de Duras offre peu d’insights sur la condition noire au début du XIXe siècle, mais révèle davantage les préjugés d’une femme blanche de l’aristocratie.

Source : Miranda Spieler, Esclaves à Paris, Vies cachées, histoires fugitives, La Découverte, septembre 2026.

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