Moyen-Orient : « Il ne faut pas confondre la frontière et la souveraineté »
Le 16 mai 1916, Sir Mark Sykes et François Georges-Picot ont établi un accord de partage des provinces arabes de l’Empire ottoman entre Londres et Paris. Cet accord est souvent réduit à un simple tracé de frontières, mais il représente en réalité une méthode d’organisation des territoires, créant des zones d’influence extérieure et fragmentant les centres de décision locaux pour limiter leur autonomie.
Depuis le printemps arabe et la chute du « califat » de Mossoul en 2014, l’idée que Sykes-Picot serait désormais obsolète s’est répandue. Cependant, les frontières héritées de 1920 ont survécu à un siècle de conflits, d’occupations et d’insurrections. Le Liban, malgré sa guerre civile de quinze ans, conserve ses frontières, tout comme l’Irak et la Syrie, qui restent reconnus comme des États unitaires par le droit international.
Cette persistance des frontières indique qu’elles restent utiles aux puissances qui les ont établies, servant de cadre pour un contrôle extérieur sur les fonctions régaliennes sans administration directe. Cette situation est décrite comme un « protectorat sans nom », où la frontière ne doit pas être confondue avec la souveraineté, qui est la capacité d’action autonome.
Contrairement au mandat de 1920, qui reposait sur un cadre juridique explicite, le protectorat contemporain tire sa force de son absence de désignation officielle, rendant difficile l’identification des violations de traité ou des responsabilités. Un protectorat sans nom devient presque inattaquable sur le plan juridique.
Récemment, le Liban a illustré cette dynamique. Le 5 juillet, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a déclaré que des villages chrétiens du Liban-Sud avaient « demandé à être annexés » à Israël pour échapper à l’influence du Hezbollah. Ces affirmations ont été rapidement démenties par les autorités locales. Ce cas souligne comment la protection peut être revendiquée sans consultation des populations concernées.
Aujourd’hui, le nombre de tuteurs s’est multiplié. Alors que le mandat franco-britannique était bilatéral, la Syrie actuelle est influencée par de multiples acteurs, dont la Turquie, Israël, la Russie, l’Iran et les monarchies du Golfe. Cette pluralité d’influences complique la situation pour les acteurs locaux, les obligeant à naviguer entre des intérêts divergents.
Pour la France, ancienne puissance mandataire, cette réalité engage sa politique. Le retrait prévu de la force intérimaire des Nations unies au Liban d’ici 2027 sera un test crucial. Il s’agira de passer d’une présence symbolique à un engagement clair, en identifiant les secteurs précis où une capacité d’action autonome peut être restaurée.
Cent dix ans après Sykes-Picot, le défi est de nommer les mécanismes qui continuent de structurer le présent afin que la souveraineté devienne une réalité tangible plutôt qu’une simple formule.
Source : La Croix
