Madame Yevonde : pionnière de la photographie en couleur
Une femme, de profil, casque sur la tête et pistolet en main, fait face à une chouette. Ce portrait, intitulé Madame Michael Balcon en Minerve, réalisé par Madame Yevonde en 1935, est le premier cliché en couleur présenté dans l’anthologie Une histoire mondiale des femmes photographes (sous la direction de Luce Lebart et Marie Robert, Textuel), à la page 135.
Historiquement, la photographie en couleur est souvent perçue comme une innovation tardive. Cependant, l’historienne de l’art Nathalie Boulouch évoque des prémices dès le XIXe siècle. Selon elle, l’œuvre de Yevonde est remarquable car elle remet en question deux hiérarchies : celle d’un métier alors majoritairement masculin et celle d’un art souvent limité au noir et blanc. À cette époque, la couleur était reléguée aux publicités et aux magazines de mode. Yevonde a démontré que la couleur pouvait constituer un véritable moyen d’expression artistique.
Pour ses œuvres, elle utilise le procédé Vivex, qui permet d’obtenir des teintes vives et saturées grâce à une superposition de filtres. Ce procédé, coûteux et arrêté en 1939 en raison de la guerre, n’a pas freiné Yevonde, issue de la haute société britannique.
Des suffragettes aux studios londoniens
Dès l’âge de 16 ans, Yevonde s’engage auprès des suffragettes, occupant une position que Boulouch qualifie de « protoféministe ». C’est dans ce contexte qu’elle rencontre la portraitiste Lallie Charles. Elle apprend la photographie dans un studio londonien, puis ouvre son propre établissement avec le soutien de son père, recevant des commandes de la haute société. Membre de la Royal Photographic Society depuis 1921, elle est invitée à photographier le couronnement de George VI et d’Élisabeth.
Malgré son talent, son travail reste confidentiel de son vivant. Ce n’est qu’en 1990, quinze ans après son décès, qu’une rétrospective de son œuvre est organisée à la National Portrait Gallery de Londres, qui conserve la majorité de ses négatifs.
« Déesses » et visions avant-gardistes
Parmi ses œuvres, la série Déesses se distingue. Yevonde y transforme duchesses et baronnes en figures mythologiques, revisitant des personnages comme Méduse ou Vénus. Ces clichés, d’une modernité saisissante, évoquent des thématiques contemporaines telles que la réappropriation du corps et de l’identité. La commissaire d’exposition Anne Reverseau souligne la disjonction entre ces thèmes actuels et le contexte des années 1930.
Lors d’une conférence en 1932, Yevonde déclarait : « Si nous devons avoir des photographies en couleur, pour l’amour du ciel, ayons une explosion de couleurs ! »
L’œuvre de Madame Yevonde, bien que longtemps méconnue, représente une contribution significative à l’histoire de la photographie et à la représentation des femmes dans cet art.
(Source : Une histoire mondiale des femmes photographes, Luce Lebart et Marie Robert)


