Comment Longuet a tué Balladur
Pour qui a suivi les débats sur le financement de la vie politique, une surprise de taille s’est révélée. Entre 1988 et 1994, Pierre Mazeaud s’est montré très opposé à toute limitation des financements des partis politiques, refusant même d’interdire le financement par des entreprises. Cependant, en 1994, il a déposé une proposition de loi visant à interdire ce type de financement.
Qu’est-ce qui a motivé ce retournement ? Il semble que la raison soit moins une volonté de moralisation qu’une manœuvre politicienne typique des parlementaires.
Distribution des cartes Balladuriennes
Dans les années 90, alors que la gauche était souvent sous le feu des critiques, la droite a commencé à accumuler ses propres affaires. L’échéance électorale approchait, et la droite, avec Mitterrand hors jeu, se sentait confiante. Jacques Chirac visait l’Élysée, mais il avait un concurrent au RPR : Édouard Balladur, Premier ministre depuis 1993. L’UDF, le parti de Valéry Giscard d’Estaing, avait remporté 485 sièges à l’Assemblée nationale.
Balladur, soucieux d’élargir son socle électoral, a composé un gouvernement prenant en compte plusieurs mouvements de droite. Des figures comme Charles Pasqua, Alain Juppé et François Léotard ont été nommées à des postes clés, tandis que Gérard Longuet a été nommé ministre.
Désunion des droites
En théorie, la droite aurait dû avoir un candidat unique pour l’élection présidentielle de 1995 : Jacques Chirac. Toutefois, la nomination de Balladur a perturbé les plans. Malgré un contexte économique difficile, Balladur jouissait d’une popularité croissante, soutenu par l’UDF et le Parti Républicain. Cela a conduit à une scission au sein du RPR entre les « balladuriens » et les « chiraquiens ».
Alors que ce paysage politique se mettait en place, les juges ont commencé à s’intéresser à Gérard Longuet et à sa villa à Saint-Tropez.
Le tour de France de Longuet
L’affaire débute à Nancy, fief de Longuet, où la section financière de la police judiciaire examine les comptes de l’entreprise Céréda, qui a obtenu de nombreux marchés publics. Le juge Van Ruymbeke découvre que cette société a construit une villa pour Longuet à un prix nettement inférieur au marché, avec une ristourne évaluée à 1,6 million de francs. Une enquête pour abus de biens sociaux est ouverte.
Plus tard, Van Ruymbeke découvre que la villa a été financée par plusieurs entreprises, dont la Cogédim, alors que Longuet avait des liens avec le « conseil aux entreprises ». Le dossier est transféré au ministre de la Justice, Pierre Méhaignerie, qui ne peut pas étouffer l’affaire, déjà médiatisée. Acculé, Balladur convoque Longuet et tente d’obtenir sa démission. Longuet refuse, demandant un délai pour une expertise judiciaire. Balladur cède, mais le lendemain, le maire de Grenoble, Michel Destot, est incarcéré.
Longuet finit par démissionner, mais de manière théâtrale, depuis le perron de Matignon. Le jour de sa démission, Michel Reyt, ancien propriétaire d’un bien devenu le siège du Parti Républicain, reconnaît devant Van Ruymbeke l’existence de pots-de-vin.
Fin de partie
La mansuétude de Balladur envers Longuet devient insupportable et Pierre Mazeaud, chiraquien, s’apprête à agir. Il dépose le 22 novembre 1994 une proposition de loi relative au financement de la vie politique, interdisant le financement des partis par des entreprises. Huit jours plus tard, le texte est examiné en commission des lois.
Résignation au Palais Bourbon
Les députés se retrouvent face à la pression populaire. Une motion de renvoi en commission, présentée par Christine Boutin, ne recueille que deux voix. François Mitterrand soutient également le changement. Le texte est voté rapidement et envoyé au Conseil constitutionnel.
Considérations pratiques rue Montpensier
Le Conseil constitutionnel examine la prohibition des dons par des entreprises, soulevant des questions pratiques sur la viabilité des partis sans ce financement. Cependant, il ne constate pas de rupture d’égalité entre personnes physiques et morales, validant ainsi l’essentiel du texte.
Épilogue
Le double septennat de Mitterrand a conduit à des lois encadrant la vie politique et son financement. Malgré plusieurs affaires de financements occultes, le législateur a agi sous la pression pour moraliser la vie publique. Il faudra attendre le retour d’un socialiste à l’Élysée pour qu’une autre loi significative soit adoptée.
Source : Article retracé des débats parlementaires et des évènements politiques de l’époque.


