Ligne C du métro : épuisement, primes à la vitesse, peur des représailles… la lettre accablante d’ouvriers, des députés saisissent la justice
Publié le 16/09/2026 à 06h00 | Mis à jour le 16/09/2026 à 15h20
Un collectif anonyme d’ouvriers de la ligne C du métro de Toulouse a publié une lettre ouverte pour alerter sur des conditions de travail qu’il juge dangereuses, évoquant fatigue, pression des délais et craintes de représailles. Quatre députés de Haute-Garonne ont saisi le procureur de la République jeudi 10 septembre 2026.
La colère gronde chez les ouvriers du chantier de la ligne C du métro à Toulouse. Un mois et demi après la mort d’un intérimaire à Labège (Haute-Garonne), le troisième depuis le début des travaux en 2023, un collectif anonyme d’ouvriers a adressé une lettre ouverte, qualifiée d' »alerte solennelle », à plusieurs parlementaires et responsables judiciaires pour dénoncer les conditions de travail sur les parties du chantier gérées par les entreprises Eiffage et NGE.
Dans ce courrier, consulté par France 3, les ouvriers dénoncent un rythme de travail épuisant, avec des rotations inversées « Après-midi > Nuit > Matin », jugées « destructrices pour l’organisme ». Ils expliquent enchaîner une semaine de nuit puis une semaine du matin, avec seulement deux jours de repos, les plongeant dans un « état d’épuisement permanent », susceptible de provoquer des accidents. « La somnolence au poste est générale et le danger est quotidien », écrit le collectif.
À cette fatigue s’ajouterait une « pression managériale constante », liée notamment aux retards du chantier. Les ouvriers dénoncent une cadence « infernale » et un système de primes proportionnelles à la vitesse d’exécution. « Si nous avançons plus vite que le calendrier initial pour leur éviter tout risque d’amende, nous touchons les primes ; si nous n’avançons pas au rythme effréné exigé, nous n’avons rien ».
Selon eux, cette pratique pourrait pousser certains salariés à « s’affranchir des règles de sécurité élémentaires pour maximiser leurs gains ». Ils affirment également que des « événements festifs et des dérives comportementales » impliquant des membres de l’encadrement auraient lieu pendant les heures de travail, avec de l’alcool et des substances psychoactives.
Le collectif réclame des contrôles et enquêtes urgents sur la sécurité du chantier, notamment sur les plannings et les risques liés à la fatigue, ainsi qu’une intervention de l’Inspection du travail, de l’OPPBTP, de la CARSAT et de la médecine du travail.
« Ce projet a d’ailleurs déjà été endeuillé par plusieurs accidents mortels dramatiques. Le suivi est invisible ou inexistant, laissant les ouvriers isolés et sans défense face aux décisions de ce groupement puissant », conclut le communiqué. En effet, depuis le début du chantier, trois ouvriers sont morts, le dernier en date le 3 août dernier. Présentée comme la conséquence d’un malaise cardiaque, l’autopsie a finalement révélé que l’ouvrier avait été écrasé, remettant en cause les premières déclarations et déclenchant l’ouverture d’une enquête judiciaire. Plusieurs autres salariés ont également été blessés, parfois gravement.
C’est le cas de Benjamim Ferreira Miranda. Le 15 avril 2025, il a été gravement touché par une chute de blocs de béton dans un tunnel du secteur des Sept Deniers. Depuis cet accident, il est tétraplégique. À ce jour, il est toujours hospitalisé et ne peut pas rentrer chez lui au Portugal.
Son fils Vitor, aujourd’hui âgé de 24 ans, est venu en France pour rester au chevet de son père. À son arrivée, il a travaillé pour NGE, entreprise pour laquelle son père était intérimaire depuis deux semaines au moment de son accident. « Ce que moi j’ai vu dans les chargements et déchargements, c’est que l’équipe facilite parfois la sécurité pour faire avancer le travail plus vite. En général ça se passe bien, mais le jour où il arrive quelque chose. », raconte-t-il.
Depuis son interview à France 3 en août dernier, Vitor n’a plus d’emploi, son contrat n’a pas été renouvelé par NGE. « Au début, quand ils m’ont donné le travail, je n’avais pas le droit de parler avec les journalistes. Mais au bout d’un moment, pour moi-même, je me suis dit ‘je m’en fous’, je ne vais pas laisser mon père perdre son droit pour avoir un contrat de travail », assume Vitor Miranda.
Signée anonymement par « Le Collectif des Ouvriers », la lettre évoque également une crainte de représailles. « La plupart de nos collègues souffrent en silence. Ils n’osent pas parler individuellement par peur légitime de subir des représailles ou de voir leur employeur leur mettre des ‘bâtons dans les roues’ pour leur travail actuel ou futur. La fatigue est réelle, lourde, mais elle est étouffée au sein du chantier ».
Des témoignages qui font écho à un article de France 3 Occitanie du 26 août 2026, où des spécialistes alertaient sur les facteurs pouvant favoriser les accidents du travail sur ce type de chantier. Parmi eux, la pression liée aux délais de livraison mentionnée plus haut, mais aussi la peur de parler face au risque de perdre son emploi.
Suite à ce courrier, Christophe Bex, Hadrien Clouet, François Piquemal et Anne Stambach-Terrenoir, députés La France Insoumise de Haute-Garonne, ont saisi le procureur de la République de Toulouse le 10 septembre 2026 au titre de l’article 40 du code de procédure pénale. Ce dernier impose à toute autorité publique ou tout fonctionnaire qui a connaissance d’un crime ou d’un délit dans l’exercice de ses fonctions d’en aviser sans délai le procureur de la République.
« Ces faits, s’ils sont avérés, sont graves et relèvent du délit. C’est notre devoir de le communiquer aux autorités judiciaires compétentes. Ce courrier souligne à la fois un ensemble de mises en danger et de risques qui ont d’ores et déjà été soulignés par les organisations syndicales ou par des parlementaires dans les derniers mois. Cela invite à poser la question des rythmes des chantiers publics et de la manière dont on peut garantir la protection des gens qui y travaillent », explique Hadrien Clouet.
Contactés, Tisseo, l’exploitant du métro toulousain, et les entreprises Eiffage et NGE n’ont pour l’heure pas donné suite à nos sollicitations.
Source : France 3

