L’incroyable aventure des éditions Artima-Arédit (2e partie) : Les (.)

L’incroyable aventure des éditions Artima-Arédit (2e partie) : Les super-héros et la cen

En juin 1952, la Commission de contrôle adresse un avertissement à l’encontre de la collection Audax, ce qui contraint Émile Keirsbilk à ordonner l’arrêt des aventures éphémères de Wonderman et Fulguros. Lorsque Carroll Rheinstrom, représentant des droits étrangers de DC Comics en Europe, propose à Keirsbilk d’acheter les droits de Superman et Batman, celui-ci refuse, préférant acquérir des récits de guerre, de western ou de science-fiction.

Il finit néanmoins par acquérir Green Arrow and Speedy, Adam Strange et Aquaman. Ce dernier, comme beaucoup d’autres personnages américains, est rebaptisé pour atténuer son caractère américain, un élément susceptible d’attirer l’attention de la cen. Aquaman devient Oceo-Rex, tandis que Green Arrow est renommé Dard volant et Speedy Flèche rapide.

Ces changements révèlent que le rachat de droits coûte moins cher que le financement de créations originales auprès d’auteurs français. Cela conduit Keirsbilk à intensifier cette pratique auprès de DC Comics, obtenant ainsi un quasi-monopole en France et devenant l’un des principaux clients de la firme dans le monde.

Les bandes dessinées de super-héros français suscitent la réprobation en tant que récits de surhommes, souvent considérés comme renvoyant au fascisme et au nazisme, ce qui soulève des préoccupations quant à la dignité humaine. Les artistes français de l’époque prennent conscience de cette menace. Le Syndicat des dessinateurs de journaux pour enfants, fondé par Auguste Liquois et présidé par Alain Saint-Ogan, appelle les éditeurs à privilégier les dessinateurs nationaux, réservant un minimum de 75 % de la création à ces derniers.

Sous l’impulsion de R.R. Giordan, la science-fiction française en bande dessinée connaît un succès considérable avec des titres comme Météor, Vigor et Spoutnik. Ce dernier, coécrit par les frères Raoul et Robert Giordan, devient emblématique de cette période. En raison de son succès, Artima déménage dans des locaux industriels de 6 000 m² à Tourcoing, réorganisant sa production.

Entre 1952 et 1956, les tirages moyens s’élèvent à 73 000 exemplaires. Artima s’as que tous les genres sont représentés, diffusant des récits complets ou à suivre dans l’ensemble des pays francophones, colonies et territoires d’outre-mer, captant ainsi un lectorat populaire de diverses origines sociales.

Cependant, la maison Artima, comme d’autres éditeurs, doit composer avec la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. La Commission de surveillance impose de nombreuses recommandations pour éviter que la cen ne frappe les publications. En 1955, Keirsbilk, agacé par les critiques, adresse une lettre à la direction de l’Éducation surveillée, affirmant que ses éditions ne contiennent pas d’illustrations ni de textes présentant des éléments positifs liés au banditisme ou à la débauche.

La pression de la Commission se fait sentir, et les consignes envoyées aux auteurs sont souvent absurdes, cherchant à éviter toute représentation pouvant être jugée inappropriée. Keirsbilk, soucieux de l’avenir de son entreprise, préfère saborder certains titres plutôt que de risquer la fermeture.

En 1962, une polémique éclate autour d’un numéro de Ray Halcotan contenant un récit de Hazañas Bélicas, accusé de donner un beau rôle aux Allemands. La situation conduit à la suspension du titre, illustrant la fragilité de la position d’Artima face aux exigences de la cen.

La complexité de cette époque, marquée par la décolonisation et des stéréotypes racistes, pousse Keirsbilk à donner des instructions pour représenter les personnages noirs de manière plus civilisée, témoignant d’une pression sociale et politique constante.

Ainsi, la maison Artima navigue entre succès commercial et contraintes légales, établissant un modèle d’édition qui marquera durablement l’histoire de la bande dessinée française.

Source : Benoît Bonte, Les Mondes d’Artima (2023).

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