Le libéralisme économique : entre résilience et remise en question
Le libéralisme économique semble traverser une période de crise à l’échelle mondiale. Des États-Unis à la Chine, en passant par l’Europe, les concepts de souveraineté et d’autonomie stratégique dominent désormais le discours économique, soulignant une volonté de réduire la dépendance vis-à-vis de l’étranger. Cependant, les politiques économiques libérales, instaurées au cours des dernières décennies, demeurent encore très présentes dans les discussions économiques actuelles.
Une fiscalité qui ménage le capital
La fiscalité est l’un des domaines où les idées libérales continuent de s’imposer. La concurrence fiscale entre États a profondément modifié les régimes de taxation des entreprises et des patrimoines. Selon l’OCDE, le taux moyen d’imposition des sociétés dans les pays de la zone est passé de plus de 32 % en 2000 à 24 % en 2025. Bien que ce taux se stabilise, la concurrence se concentre désormais sur la réduction des bases fiscales, notamment au nom de l’innovation. En 2000, 19 pays de l’OCDE offraient des incitations fiscales pour la recherche et le développement ; ce chiffre a atteint 33 sur 38 en 2024.
Cette tendance se reflète également dans la taxation du patrimoine, avec une quasi-disparition des impôts sur la fortune. En France, l’impôt de solidarité sur la fortune a été remplacé en 2018 par un impôt sur le patrimoine immobilier. Les successions, quant à elles, sont souvent épargnées par des hausses fiscales, malgré les recommandations de l’OCDE qui souligne que ces impôts sont parmi les moins nuisibles pour la croissance.
Les revenus financiers bénéficient d’un prélèvement forfaitaire unique de 30 %, tandis que les revenus du travail sont soumis à un barème progressif. Une étude de l’OCDE révèle que, dans les pays développés, les revenus du travail sont imposés en moyenne à 12 points de pourcentage de plus que les dividendes, avec un écart de 9,5 points pour la France.
Haro sur la protection sociale
Face à la nécessité de réduire les déficits budgétaires, la tentation d’affaiblir l’État-providence est forte. Les réformes des retraites, qui visent à allonger la durée du travail, sont devenues monnaie courante dans presque tous les pays de l’OCDE. Parallèlement, les conditions d’accès aux prestations sociales se durcissent, s’inspirant des politiques de « workfare » observées aux États-Unis et au Royaume-Uni.
En France, des réformes récentes de l’assurance chômage ont non seulement raccourci la durée d’indemnisation, mais aussi renforcé les obligations des demandeurs d’emploi. De plus, les services publics, qui jouent un rôle essentiel dans la réduction des inégalités, sont également soumis à des pressions pour se conformer à des critères de performance inspirés du secteur privé.
Un marché du travail flexibilisé
Les réformes visant à « flexibiliser » le marché du travail se généralisent dans les pays développés. En France, les ordonnances de 2017 ont plafonné les indemnités prud’homales et facilité les ruptures conventionnelles. Selon des données de l’Insee, les emplois précaires représentaient 16 % de l’emploi salarié en 2024, en hausse par rapport à 13,8 % en 2000.
Les plateformes numériques, qui promettent autonomie et flexibilité, exposent néanmoins les travailleurs à des conditions précaires, avec des horaires imposés par des algorithmes et des revenus souvent instables.
Une finance dominante
Depuis les années 1980, les marchés financiers ont pris une place centrale dans l’économie. Les investisseurs institutionnels détiennent une part significative du capital des grandes entreprises, avec des géants comme BlackRock et Vanguard gérant des actifs dépassant le produit intérieur brut des États-Unis.
Malgré des réglementations renforcées après la crise de 2008, le modèle économique basé sur la libre circulation des capitaux et la rentabilité financière continue de prédominer, même si les discours sur la souveraineté économique se multiplient.
Le patron, c’est l’actionnaire
Dans le monde de l’entreprise, la priorité est désormais donnée à la création de « valeur pour l’actionnaire ». En 2025, les entreprises cotées ont distribué 2 090 milliards de dollars en dividendes et racheté 1 460 milliards de dollars d’actions, atteignant un total de 3 550 milliards de dollars. Une étude d’Oxfam révèle que la part des profits distribués aux actionnaires parmi les 100 plus grandes entreprises européennes a augmenté de 63 % à 83 % entre 2022 et 2024.
Le libéralisme économique, bien qu’en déclin en tant que récit idéologique, continue de façonner les règles du jeu économique. La question demeure : quelle forme prendra le capitalisme contemporain dans ce contexte de remise en question des dogmes libéraux ?
Source : OCDE, Oxfam, Insee

