Les actrices des luttes anticoloniales : en Côte d’Ivoire, les marcheuses de Grand-Bassam
En décembre 1949, plusieurs centaines de femmes quittent Abidjan pour marcher jusqu’à Grand-Bassam afin d’exiger la libération des dirigeants emprisonnés du parti de Félix Houphouët-Boigny, le PDCI-RDA, incarcérés par l’administration coloniale française. Cette mobilisation, bien que brutalement réprimée, est devenue un symbole de courage et de résistance. Plus de 75 ans après, l’héritage des Dames glorieuses de Grand-Bassam soulève des questions sur la transmission de leur combat aux nouvelles générations.
À 106 ans, Amlan Dan N’Guessan est l’une des dernières survivantes de cette marche historique. Les femmes de Grand-Bassam s’étaient mobilisées pour réclamer la libération de leurs proches détenus sans jugement. Dans sa famille, cette histoire est considérée comme un héritage précieux. Leonni, sa fille, se souvient : « Ma maman préparait à manger, elle apportait de l’eau. Ces femmes ont reçu des coups de fusil, de l’eau sale et des coups de matraque. Mais ce sont des mamans qui ont été courageuses. Si elles avaient eu peur, nos grands-pères seraient morts en prison. »
À l’époque, plusieurs dirigeants du PDCI-RDA étaient détenus depuis près d’un an au camp pénal de Grand-Bassam. Parmi eux figurait le père d’Aminata Traoré Camara, dont la mère a également participé à la marche. Elle souligne l’importance de cet engagement : « C’est une grande fierté de savoir que nous avons eu notre mère qui n’a pas baissé les bras. Elle nous a laissé un héritage. »
Pour préserver cette mémoire, Aminata a créé une fondation dédiée aux marcheuses de Grand-Bassam. En 2020, l’organisation a recensé une vingtaine de survivantes et œuvre à faire connaître leur histoire. Aminata Camara insiste sur le devoir de mémoire : « On a des obligations vis-à-vis de ces personnes qui, pour la plupart aujourd’hui, sont presque centenaires. Comment honorer leur mémoire pour éviter qu’elles ne tombent dans l’oubli ? »
Selon Nandouhard Akueson, historien et auteur du livre La marche des Dames glorieuses sur Bassam, cette mobilisation a constitué un moment décisif dans la lutte pour l’émancipation politique de la Côte d’Ivoire. Il rappelle que le mandat d’arrêt qui pesait sur Houphouët-Boigny a été levé suite à cette mobilisation, permettant des négociations avec l’administration coloniale.
À l’entrée de Grand-Bassam, un monument érigé en 1995 honore la mémoire de ces femmes. De plus, le Musée national du costume présente une exposition photographique retraçant leur combat, perpétuant ainsi le souvenir de ces héroïnes longtemps restées dans l’ombre.
Source : RFI



