Les jeux vidéo vont-ils entraîner les robots de demain ?

Les jeux vidéo vont-ils entraîner les robots de demain ?

Les jeux vidéo ne se limitent plus à être un simple marché de divertissement ; ils pourraient devenir une ressource stratégique pour la prochaine génération d’intelligence artificielle (IA). Alors que les grands modèles de langage ont été formés grâce aux données du web, les robots, véhicules autonomes et agents physiques nécessitent une approche d’apprentissage différente : celle qui leur permet de comprendre comment leurs actions modifient leur environnement. Les mondes virtuels offrent un terrain d’expérimentation idéal pour ce type d’apprentissage.

La levée de 8 millions d’euros par la startup britannique Worldmodeldata illustre cette évolution. L’entreprise ne développe ni modèles de langage, ni robots, ni puces électroniques, mais construit une bibliothèque de données d’entraînement issues des jeux vidéo pour alimenter les « world models », des modèles capables non seulement de comprendre le monde, mais aussi d’y agir. Cette innovation pourrait transformer un secteur actuellement confronté à de nombreux défis. Ainsi, les jeux vidéo pourraient devenir une infrastructure essentielle pour l’IA physique, tout en développant un nouveau modèle économique basé sur la valorisation de leurs univers virtuels.

Après Internet, où trouver la prochaine matière première de l’IA

L’intelligence artificielle générative a été bâtie sur des ressources abondantes disponibles sur Internet. Les grands modèles de langage ont appris à prédire le mot suivant en intégrant des milliards de pages web, livres, lignes de code et images. Bien que cette stratégie ait permis des avancées significatives, elle montre ses limites lorsque l’objectif est d’interagir avec le monde physique.

Pour que les robots et véhicules autonomes puissent fonctionner efficacement, ils doivent comprendre les actions et leurs conséquences, ainsi que la dynamique physique. Les world models visent à anticiper l’évolution d’un environnement en réponse à une action donnée. Par exemple, si un robot pousse une porte, quelles seront les conséquences ? Cette capacité à simuler mentalement les résultats d’une décision est un axe majeur de recherche en IA.

Pourquoi les jeux vidéo intéressent désormais les chercheurs

Les données disponibles sur Internet ne suffisent pas pour entraîner ces modèles. Une vidéo montrant une voiture tournant à gauche ne fournit pas d’informations sur l’angle de braquage, l’adhérence des pneus ou les forces en jeu. En revanche, un moteur de jeu vidéo peut connaître chaque variable de la simulation, calculant la gravité, les collisions, les vitesses et l’ensemble des interactions entre objets. Chaque action d’un joueur est enregistrée avec son contexte et ses conséquences, offrant ainsi une source de données inédite pour les laboratoires de recherche.

Worldmodeldata transforme les sessions de jeu sur des titres développés avec Unreal ou Unity en jeux de données structurés pour les laboratoires d’IA. La startup fonctionne uniquement via des accords de licence avec les studios et les créateurs, permettant ainsi une rémunération des détenteurs de contenus.

Les moteurs de jeu deviennent une infrastructure critique

Cette tendance s’étend au-delà du secteur vidéoludique. Des technologies issues des jeux vidéo sont progressivement intégrées dans l’industrie. Le projet CARLA, par exemple, est devenu une plateforme de simulation majeure pour les chercheurs en véhicules autonomes. Microsoft a également développé AirSim pour entraîner des drones et voitures autonomes dans des environnements virtuels.

NVIDIA a élargi sa plateforme Omniverse, initialement conçue pour les jumeaux numériques industriels, pour entraîner des robots via Isaac Sim, un environnement de simulation qui reproduit fidèlement les lois de la physique. Google DeepMind et Meta développent également des outils pour générer des mondes interactifs et entraîner des agents dans des environnements virtuels.

Les éditeurs découvrent un second modèle économique

Cette évolution pourrait transformer l’industrie du jeu vidéo elle-même. Alors que la valeur économique d’un jeu reposait traditionnellement sur les ventes et abonnements, les univers virtuels pourraient devenir des actifs stratégiques pour l’entraînement des intelligences artificielles. Les studios disposent déjà de ressources précieuses telles que des villes, routes et comportements humains, qui pourraient être exploitées pour former les robots de demain.

Worldmodeldata ambitionne de constituer une bibliothèque de plus d’un million d’heures de données d’ici fin 2026, contre environ 40 000 heures pour les ensembles de données les plus importants disponibles actuellement. Si cette promesse est tenue, l’entreprise pourrait détenir un actif stratégique difficile à reproduire.

Une nouvelle chaîne de valeur de l’IA est en train d’émerger

D’autres entreprises, comme Encord et Scale AI, construisent également les fondations de cette nouvelle économie, en développant des plateformes pour annoter et gérer les données destinées à l’IA physique. Sur le terrain des world models, la concurrence s’intensifie, avec des initiatives visant à créer des modèles capables de comprendre et de générer des environnements tridimensionnels.

Cependant, La robotique fait face au problème du « sim-to-real gap », où un système performant en simulation peut échouer lors de son déploiement réel. Les jeux vidéo introduisent également des biais, et la simulation ne remplacera pas les données du monde réel, mais elle peut réduire considérablement le coût et la durée des phases d’apprentissage.

Conclusion

La compétition mondiale s’est récemment concentrée sur les modèles de langage et les capacités de calcul, mais une nouvelle couche de valeur émerge : celle des données permettant aux intelligences artificielles d’interagir avec leur environnement. Cette évolution pourrait offrir des opportunités inattendues pour l’industrie du jeu vidéo, transformant ses moteurs en infrastructures critiques pour l’IA physique.

Si les grands modèles de langage sont les enfants d’Internet, les intelligences artificielles capables d’agir dans le monde réel pourraient bien être, demain, les enfants des mondes virtuels.

Source : Worldmodeldata

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