La peur de ne pas trouver les bons mots : refus des appels, passion pour les vocaux

Décrocher le téléphone, prendre la parole en public, ces actions toutes simples peuvent être synonymes d’angoisse pour les nouvelles générations. Une tendance qui s’accentue : un jeune sur quatre refuserait de prendre un appel. La linguiste Valeria De Luca revient sur ce phénomène, qui s’inscrit dans « une époque où l’attention est fragmentée et les manières de communiquer se multiplient ».

Fiches éparpillées sur la table, surligneur en main, Rosa finalise ses révisions dans l’une des salles de la médiathèque de Limoges. Dans quelques jours, elle devra défendre son point de vue devant le jury de l’oral de français. « Je compte plus sur ce passage que sur la dissertation », avoue l’adolescente, pour qui prendre la parole est un plaisir. « Nous avions des cours de théâtre cette année et j’ai adoré. Mais je sais que je suis un peu une exception. »

Comme elle, près d’un million de lycéens devront faire preuve d’éloquence à partir du lundi 22 juin pour le début des oraux du baccalauréat. Cependant, cette épreuve devient de plus en plus difficile pour certains candidats, de moins en moins à l’aise pour s’exprimer oralement. Selon une étude de ReverseLookup publiée en mai 2026, 69 % des 18-30 ans gardent leur téléphone en mode silence la plupart du temps. De plus, 53 % jugent un appel téléphonique imprévu « intrusif ». Une autre étude menée par Uswitch révèle qu’un quart des 18-34 ans ne décrochent jamais leur téléphone, tandis que 56 % considèrent qu’un appel « soudain » est synonyme de mauvaises nouvelles.

Des observations qui n’étonnent guère sa voisine de table, Manon. Cette étudiante de 19 ans en techniques de commercialisation, bien qu' »à l’aise à l’oral », confie se préparer en amont avant un appel à sa banque ou à la CAF. « Beaucoup de jeunes peuvent perdre leurs moyens et bégayer dans ce genre de situation », analyse la jeune femme. « Face à des personnes plus âgées, il y a la peur de ne pas être assez éloquent, de ne pas trouver les bons mots. »

Manon observe également une fracture avec les « adultes » dans la manière d’interagir au quotidien. Contrairement à elle, une partie de son entourage n’envoie jamais de messages audio. « Ça demande pas mal d’énergie d’écrire un long pavé donc je préfère le raconter de vive voix », partage-t-elle.

Valeria De Luca, maîtresse de conférences en sciences du langage et sémiotique à la faculté de Lettres & Langues de Limoges, explique que les jeunes sont plus enclins à intégrer les vocaux car ils sont souvent exposés à ce format dans d’autres pratiques, comme les podcasts. Elle remarque également une certaine anxiété orale chez les membres de la génération Z, nés entre 1997 et 2012. « L’autre, l’inconnu, a toujours été source d’inquiétude. Les avancées techniques et technologiques tendent à maîtriser cette altérité, mais la voix continue de cristalliser l’incertitude », souligne-t-elle.

En refusant un appel, on rejette toutes ces variables. Dans une époque où l’attention est fragmentée et les manières de communiquer se multiplient, le coup de fil fait office de dernier rempart, d’exposition ultime : on dérange. « J’impose, je lance mon désir à l’autre », conclut Valeria De Luca.

Ce contraste générationnel invite à nuancer certains usages, qui ne sont pas réservés à une tranche d’âge. La chercheuse souligne que le culte de la performance, particulièrement présent dans la jeunesse, alimente cette peur de l’oralité. « Accepter l’échec serait vraiment bénéfique à nos relations. »

Source : ReverseLookup, Uswitch, Valeria De Luca.

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