Kadhafi et la construction de la mémoire historique en Libye
Mouammar Kadhafi a développé une approche complexe envers l’histoire et la mémoire libyenne, dépassant l’image du « roi des rois traditionnels d’Afrique ». L’histoire académique de la Libye, souvent perçue à travers le prisme des anciennes puissances coloniales, notamment l’Italie (1911-1943), a négligé les contributions libyennes, particulièrement depuis les années 1970.
Suite à son coup d’État en 1969 contre Idriss Ier, Kadhafi adopte une posture révolutionnaire et anti-impérialiste, matérialisée par la publication du Livre Vert entre 1975 et 1979 et la création de la « Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste » en 1977. Dans cette continuité, il fonde en 1978 le Markaz Jihad al-Libiyyin li-l-Dirasa al-Tarikhiyya, ou Centre pour la recherche et l’étude du jihad libyen, visant à documenter la résistance contre la colonisation italienne. Kadhafi se montre défiant envers les archives étrangères, notamment celles de l’Italie, cherchant à établir une narration « authentique » des Libyens.
Le Centre a pour mission de collecter des témoignages oraux pour élaborer une fresque de cette résistance. Le pays est divisé en dix-sept secteurs d’enquêtes orales, adoptant une approche sociologique centrée sur les familles, reflet de la vision politique de Kadhafi. Ce projet a permis l’émergence d’une nouvelle génération d’historiens, formés dans des universités occidentales. Mohamed Taher Jerary, directeur du Centre, a collaboré avec Jan Vansina, un anthropologue reconnu en histoire orale, pour former ces jeunes historiens.
Dans les années 1980, la Jamahiriya publie des travaux en plusieurs langues, dont le Livre blanc sur les dommages causés aux Libyens durant la Seconde Guerre mondiale. Le Centre se concentre sur les effets du colonialisme et les déportations politiques, préservant des livrets d’enquêtes orales et des cassettes audio, en cours de numérisation.
Cependant, le Centre n’est pas uniquement un outil d’idéologie du régime. Il évolue, notamment après la normalisation des relations avec l’Italie dans les années 1990, pour devenir un outil de diplomatie scientifique. Des colloques universitaires permettent de traiter la mémoire coloniale sous un nouvel angle, accompagnant des négociations bilatérales.
Dans les années 2000, alors que les témoins de la colonisation disparaissent, Kadhafi réoriente sa politique contre des groupes jihadistes. Le Centre élargit son champ de recherche, incluant la monarchie d’Idriss Ier, et engage une lutte pour le contrôle des archives historiques, récupérant notamment les archives italiennes.
Après la chute de Kadhafi en 2011, le Centre demeure opérationnel, intégrant la Révolution du 17 février 2011 dans ses recherches. Son directeur, Mohamed Taher Jerary, continue de le représenter, et le Centre élargit son champ d’étude pour inclure des périodes antérieures à la colonisation.
Source : Jean-Pierre Bat, chercheur à l’Institut des mondes africains / CNRS
