L’entreprise a trop d’experts, pas assez de synthèse
Il fut un temps où la compétence suffisait. Un directeur financier maîtrisait les comptes, un directeur juridique connaissait le droit, un directeur technique gérait les systèmes. Les périmètres étaient clairs, les responsabilités lisibles. Ce temps est révolu, estime Franck-Philippe Georgin, haut fonctionnaire et ancien secrétaire général de grands groupes français.
Selon une étude IBM publiée en 2026, 76 % des grandes entreprises disposent désormais d’un directeur général dédié à l’intelligence artificielle, contre 26 % un an plus tôt. En l’espace d’une décennie, les comités exécutifs se sont enrichis de fonctions qui n’existaient pas : directeur des données, directeur de la conformité, directeur du développement durable, directeur de la sécurité des systèmes. L’entreprise n’a jamais été aussi bien armée sur le papier.
Pourtant, plus les organisations accumulent les compétences, plus elles peinent à décider. Les expertises se superposent sans se parler, et lorsque la crise survient, la machinerie se grippe précisément là où elle devrait s’accélérer. Ce qui frappe, invariablement, ce n’est pas l’absence de compétence, mais les défaillances de la synthèse.
Lors d’une cyberattaque, l’entreprise dispose en théorie de tous les éléments nécessaires : responsable sécurité, juriste, communicant, asurs, conseils externes. En pratique, chacun raisonne dans son propre cadre, ce qui empêche une réponse cohérente. Le même phénomène s’observe lors d’une réorganisation interne, où la nomination d’un nouveau dirigeant peut conduire à des conflits d’intérêts si personne ne coordonne l’ensemble.
Les défaillances de la synthèse ne sont pas des accidents, mais le produit naturel d’organisations construites pour exceller dans la spécialisation, non pour la dépasser. Ce que l’on pourrait appeler la profondeur opérationnelle implique de faire dialoguer les experts, d’arbitrer entre des intérêts légitimes mais contradictoires, et de conserver une vision d’ensemble.
Dans la tradition administrative française, la figure du préfet incarne cette exigence. Au-delà de l’expertise, c’est la capacité à synthétiser et à décider dans l’incertitude qui prime. L’intelligence artificielle rend cette évolution encore plus manifeste, car demain, chaque spécialiste disposera d’outils permettant des analyses plus rapides. La rareté se déplacera vers la capacité à relier ces analyses et à arbitrer des intérêts contradictoires.
Les entreprises continueront d’investir dans les meilleurs spécialistes, mais leur véritable force résidera dans leur capacité à transformer une collection d’experts en une intelligence collective.
Franck-Philippe Georgin
Ancien élève de l’ENA (promotion Aristide Briand), il a forgé son expérience au plus haut niveau de l’État et a ensuite servi le secteur privé en occupant des fonctions de secrétaire général au sein de grands groupes.
Source : Tribune de Franck-Philippe Georgin
