Les dilemmes de l’Égypte face au barrage éthiopien sur le Nil
La construction du Grand barrage de la renaissance éthiopien (GERD), entamée en 2011 par Addis-Abeba, a suscité une hostilité immédiate de l’Égypte. Ce pays craint pour ses quotas d’eau du Nil. Après la quatrième phase de remplissage, achevée en septembre 2023, le barrage a été inauguré en septembre 2025. Malgré les efforts du Caire, ce dernier n’a pas réussi à stopper le projet et se retrouve isolé sur le plan régional. Le Soudan, bien que partageant les préoccupations techniques de l’Égypte, est paralysé par sa guerre civile. L’Union africaine n’a pas produit de mécanisme contraignant après dix ans de médiation, tandis que la Ligue arabe a exprimé un soutien rhétorique au Caire, sans pression réelle sur l’Éthiopie.
Cependant, il serait inexact de parler d’isolement total. L’Égypte bénéficie d’un soutien international, notamment de Washington, qui reste un acteur important dans ce dossier, bien qu’aucune intervention directe n’ait eu lieu. Le Caire s’appuie sur des principes de droit international concernant l’utilisation équitable des eaux transfrontalières et la coopération entre États riverains, ainsi que sur la Déclaration de principes de 2015 signée avec l’Éthiopie et le Soudan. Néanmoins, la portée de ces principes est contestée, surtout concernant les accords bilatéraux antérieurs auxquels l’Éthiopie n’a pas adhéré. Cet isolement relatif est davantage dû à une absence d’architecture institutionnelle régionale qu’à une faiblesse du dossier juridique égyptien.
Limites de l’option militaire
La retenue de l’Égypte face à l’option militaire est souvent interprétée comme un aveu de faiblesse. Pourtant, l’Égypte dispose d’une force aérienne et de moyens régionaux significatifs. La réticence à employer ces moyens s’explique par des raisons pratiques, politiques et psychologiques. Le GERD est situé à environ 1 400 kilomètres au sud de l’Égypte, rendant toute attaque aérienne complexe. Une opération depuis des bases soudanaises pourrait faciliter l’accès, mais risquerait d’entraîner le Soudan dans un conflit majeur.
Techniquement, un barrage en béton compacté est difficile à détruire par des frappes aériennes conventionnelles. Une attaque pourrait causer des dégâts majeurs au Soudan, l’allié que l’Égypte cherche à préserver. Par ailleurs, une intervention militaire égyptienne pourrait raviver des tensions historiques et postcoloniales, ternissant l’image du Caire sur le continent.
Proximité historique et symbolique
Égyptiens et Éthiopiens partagent une proximité historique et symbolique. Les deux civilisations, parmi les plus anciennes d’Afrique, nourrissent une admiration mutuelle. Des épisodes historiques, tels que le refuge accordé par le roi d’Aksoum aux premiers musulmans, et la victoire éthiopienne d’Adoua contre l’Italie coloniale, sont gravés dans la mémoire collective des deux peuples.
Blocages internes
Des blocages politiques internes affectent également la situation. Pour le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, signer un accord contraignant serait perçu comme une concession de souveraineté. De son côté, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi redoute qu’une position de retrait soit interprétée comme un abandon de revendications historiques. Cela rend difficile toute avancée vers un accord.
Le scénario le plus probable semble être un conflit géré dans le temps, sans accord formel mais sans escalade ouverte.
Menace agricole et mes d’adaptation
Les autorités égyptiennes avancent des chiffres alarmants concernant la disponibilité de l’eau. La part d’eau par habitant en Égypte est tombée à environ 500 m³ par an, soit la moitié du seuil de pénurie hydrique reconnu. Le quota historique égyptien de 55,5 milliards de m³ annuels, fixé par un accord de 1959, est largement inférieur aux besoins réels, estimés entre 110 et 120 milliards de m³.
Pour faire face à cette pression, l’Égypte a investi dans des solutions internes, telles que le recyclage des eaux de drainage et le dessalement de l’eau de mer. Cependant, ces mes ont des limites dans le temps. Le lac Nasser, qui peut absorber un choc majeur pendant 18 mois à trois ans, ne pourra pas soutenir l’agriculture égyptienne indéfiniment.
Diplomatie et pression financière
La diplomatie et la pression financière sont deux méthodes complémentaires pour Le Caire, visant à contraindre l’Éthiopie à accepter un cadre contraignant sur l’exploitation du GERD. L’Éthiopie a autofinancé le GERD pour éviter des conditions imposées par des bailleurs de fonds internationaux.
Deux canaux de pression sont envisageables : convaincre les bailleurs régionaux de geler leur soutien aux nouveaux barrages éthiopiens et exercer une pression sur les institutions financières internationales. Le message de Le Caire est clair : les nouveaux barrages ne peuvent être acceptés sans un accord contraignant sur l’ensemble du système hydraulique du Nil bleu. Si l’Éthiopie parvient à construire ces ouvrages par ses propres moyens, cela réduira les options de l’Égypte pour préserver ses intérêts.
Source : Orient XXI

