Faire le plein
Moi je veux accuser personne pour ce qui s’est passé. Je suis pas juge, je souhaite pas l’être. J’ai horreur de ce tribunal des rues devant lequel tout le monde est traîné. Mais puisqu’il faut comparaître, puisqu’il faut se défendre, je parlerai. Je vais essayer d’être honnête. Je tenterais de rien cacher.
Pour bien comprendre, avoir une bonne vision globale de la situation, je pense qu’il est important de posséder quelques éléments de contexte me concernant. C’est pourquoi j’aimerais évoquer certains épisodes « pré-événement » si ça ne dérange pas. Je commencerai, brièvement, par ma naissance.
Je sais pas quelle fée a été oubliée au mariage de mes parents, mais j’ai été punie à leur place. Encore au berceau, elle a planté une épine dans mon corps, qui s’est enfoncée jusqu’à créer un gouffre au milieu de ma poitrine. Ce trou je l’ai gardé. Enfant, j’y puisais ma frustration et bon nombre de réclamations, nouveaux jeux, doudous, nourritures diverses et variées. Je l’ai agrandi sans faire exprès. Comme une mauvaise archéologue, plus j’en découvrais la profondeur et plus j’en fragilisais les parois. Arrivée à l’adolescence, le gouffre était devenu une gigantesque cavité poreuse laissant peu de place à mes organes. Voyant que je sonnais creux, on a pensé que je manquais d’espace. On m’a laissé être libre avant les autres. J’ai pu découvrir le monde.
Dehors, j’ai entrepris les premières réparations. J’ai dû trouver de quoi combler le vide. C’est en pénétrant dans les centres commerciaux que j’ai affiné mes techniques en maçonnerie. Là, j’ai compris qu’on pouvait tout vouloir, tout choisir, tout avoir, que pour remplir, il fallait consommer. J’ai découvert les vêtements et les milliers de possibilités que s’habiller représentait. Un temps j’ai acheté, comme j’ai pu : trop. Aujourd’hui ça m’encombre, je supporte plus l’accumulation. C’est peut-être ça, grandir. Maintenant que je suis mature et responsable, je préfère posséder ce qui peut disparaître.
Source : AOC Media