Un véritable dégoût : le spatial français au bord du gouffre après 330 millions de coupes au CNES
Fin 2025, le CNES (Centre National d’Études Spatiales) a reçu une directive du gouvernement français : réaliser 330 millions d’euros d’économies sur la période 2026-2028, après une réduction de 100 millions d’euros l’année précédente. Philippe Baptiste, le PDG de l’agence, a immédiatement lancé une revue de toutes les activités de l’organisme. Les résultats, finalisés fin avril, se répartissent en trois catégories.
La première, représentant 108 millions d’euros, regroupe des économies jugées « indolores » via des arrêts de missions et des décalages de calendrier. La deuxième, de 95 millions d’euros, concerne des coupes dans le fonctionnement interne de l’agence, avec des investissements en laboratoires réduits de moitié. Enfin, la troisième catégorie, de 98 millions d’euros, gèle des missions futures, notamment la contribution française au programme AOS (Atmosphere Observing System), en collaboration avec la NASA et la JAXA.
Clément Hubin-Andrieu, élu CGT au CNES, a exprimé son indignation : « Ça provoque un véritable dégoût parmi les collègues, pour qui ça a été d’une grande violence de l’apprendre par les médias. »
Des laboratoires asphyxiés, un Centre spatial guyanais fragilisé
Les coupes budgétaires affectent également l’exploitation scientifique de missions en cours, telles que SOHO, Mars Express et Trace Gas Orbiter. Bien que les enveloppes soient modestes, leur réduction prive les équipes de ressources essentielles comme des stagiaires, du matériel, et des frais de publication. Par exemple, Olivier Berné, astrophysicien à Toulouse, a vu son budget CNES passer de 20 000 euros en 2025 à seulement 5 000 euros en 2026.
Le Centre spatial guyanais, unique port spatial opérationnel de l’Europe, subit une perte de 12 millions d’euros de crédits. Grâce à l’effet de levier de l’ESA (1 euro français générant 2 euros européens), la perte réelle pour le site de Kourou atteint 36 millions d’euros, alors qu’il doit accueillir davantage de lancements et s’ouvrir aux acteurs privés.
Choose France, sauf pour l’espace
L’amertume s’est accentuée le 1er juin lors du sommet « Choose France ». Emmanuel Macron a annoncé l’achat de deux vols spatiaux habités, estimés entre 55 et 70 millions d’euros, auprès de la start-up californienne Vast pour Thomas Pesquet et Arnaud Prost. Ce financement est prévu dans le cadre des lignes de France 2030.
Éric Peschot, délégué syndical CGT-UTG au CNES, a critiqué cette décision, soulignant qu’une telle somme aurait pu sauver le programme AOS, mais a été utilisée pour financer des vols autour de la planète.
Cette décision semble contredire le discours de souveraineté spatiale européenne promu par l’Élysée. Le CNES est contraint de réduire ses compétences internes, gelant sa seule participation française dans les premières expériences scientifiques lunaires du programme Artemis et diminuant ses capacités d’engagement pour les cinq prochaines années. Pendant ce temps, une somme équivalente finance un prestataire américain. Les arbitrages finaux concernant les économies doivent être annoncés en septembre lors d’un sommet sur l’espace.
Source : Le Monde, 16 juin 2026.
