Interopérabilité numérique : entre résilience et enjeux géopolitiques
La « leçon » de David Eaves, professeur de gouvernance numérique à l’University College de Londres, sur la souveraineté numérique a récemment capté l’attention des ministres européens des Finances. Sa proposition d’une interopérabilité comme solution à coût quasi nul pour des États en quête d’autonomie numérique, confrontés à des dépenses croissantes et un endettement élevé, suscite un intérêt croissant.
Eaves souligne que la souveraineté numérique ne peut se construire sans tenir compte de la compétitivité. Il affirme que l’interopérabilité, en réduisant les effets de verrouillage et en favorisant la concurrence, est essentielle à la résilience numérique. Cependant, cette résilience ne doit pas être confondue avec une stratégie de puissance. Changer de dépendance ne signifie pas éliminer la dépendance elle-même.
L’Europe pourrait tirer parti de sa puissance de marché pour imposer des standards d’interopérabilité aux fournisseurs de services cloud, permettant ainsi aux États de changer de prestataire facilement. Néanmoins, cette vision, bien que séduisante, peut sembler limitée face aux défis géopolitiques actuels.
Dans un contexte de fragmentation géopolitique, l’interopérabilité proposée par Eaves pourrait ne pas résister à des crises majeures ou à des conflits commerciaux. Elle ne protège pas contre les interruptions de services, souvent contrôlées par quelques acteurs dominants, principalement américains, qui détiennent près de 70 % du marché mondial.
De plus, la réglementation ne peut pas toujours contrer la puissance brute. Le temps que l’Europe élabore des textes législatifs, les technologies évoluent rapidement, rendant souvent ces régulations obsolètes. L’imposition de normes, bien qu’elle favorise l’interopérabilité à court terme, pourrait également figer la domination technologique des États-Unis.
Le défi pour l’Europe réside donc dans la conciliation entre pragmatisme économique et ambition souveraine. L’interopérabilité peut améliorer la gestion des dépendances, mais elle ne doit pas remplacer l’objectif d’une autonomie stratégique. Le cloud public, désormais fondamental pour l’intelligence artificielle, est une industrie lourde qui nécessite des investissements considérables, rendant difficile l’évitement d’une dépendance organisée.
La question de la souveraineté numérique reste ainsi ouverte, alors que l’Europe doit naviguer entre nécessité d’interopérabilité et enjeux géopolitiques.
Source : Le Point
