Gloria Steinem, figure historique du féminisme américain, décède à 92 ans.

FIGURE HISTORIQUE DU FÉMINISME AMÉRICAIN, GLORIA STEINEM EST MORTE À 92 ANS

Crédit photo : Wikimedia Commons via Picryl.com

Gloria Steinem est morte mercredi 2 septembre à son domicile de New York, à l’âge de 92 ans. Journaliste, militante et cofondatrice de Ms. Magazine, elle a consacré plus de cinquante ans à faire des expériences vécues par les femmes des sujets politiques à part entière.

Gloria Steinem n’a ni inventé le féminisme américain ni porté seule sa « deuxième vague ». Cependant, elle a joué un rôle déterminant dans sa diffusion auprès du grand public. Sa mort, annoncée jeudi 3 septembre, met fin à plus d’un demi-siècle d’engagement durant lequel elle a utilisé le journalisme, les organisations militantes et la prise de parole publique pour défendre l’égalité professionnelle, les droits reproductifs et la représentation politique des femmes. Elle est morte « paisiblement » chez elle à New York, entourée de proches, selon un communiqué publié sur son compte officiel.

Son apport repose sur une idée devenue familière, mais encore profondément subversive dans l’Amérique des années 1960 et 1970 : ce qui arrive aux femmes dans leur vie quotidienne n’est pas seulement une affaire privée. Les questions de salaire, de sexualité, d’avortement, de répartition des tâches, de discriminations professionnelles ou de perception de leur corps relèvent également des rapports de pouvoir.

Steinem a elle-même rencontré les limites imposées aux femmes dans les rédactions. Au début de sa carrière, les journalistes femmes étaient largement cantonnées aux pages consacrées à la mode ou à la vie domestique. Lorsqu’elle propose des sujets politiques au New York Times Sunday Magazine, un responsable lui répond qu’il ne la voit pas dans ce registre.

En 1963, elle se fait embaucher clandestinement comme « Bunny » dans un Playboy Club de New York et raconte les conditions de travail des employées dans une enquête publiée par Show. Le reportage la rend célèbre, mais produit un effet paradoxal : après avoir documenté le sexisme subi par ces femmes, elle peine à être considérée comme une journaliste sérieuse.

Ms. Magazine, un média qui parle autrement aux femmes

Quelques années plus tard, elle choisit de créer ses propres espaces. Avec d’autres journalistes et militantes, elle participe à la naissance de Ms. Magazine. Son numéro pilote paraît à la fin de 1971 dans New York Magazine, avant le lancement du magazine comme publication indépendante en 1972.

Ce nouveau titre rompt avec le modèle dominant de la presse féminine. Il ne s’agit plus seulement de parler aux femmes de vêtements, de couple ou de maison, mais de les considérer comme des citoyennes et des sujets politiques. Le premier numéro aborde des thèmes tels que l’éducation non sexiste, le mariage et l’avortement. Un texte intitulé We Have Had Abortions rassemble les noms de plus de 50 femmes connues qui déclarent publiquement avoir avorté, alors que l’arrêt Roe v. Wade, qui reconnaîtra un droit constitutionnel à l’avortement, n’est pas encore rendu.

Cette visibilité constitue une part essentielle de l’héritage de Steinem. Donner un nom à des expériences communes permet de les sortir de l’isolement. Le magazine devient un lieu où des situations vécues individuellement peuvent être identifiées comme des inégalités collectives. « Un mouvement est une contagion de vérité : enfin, nous savons que nous ne sommes pas seules », écrira-t-elle des décennies plus tard en racontant les centaines de lettres reçues par Ms. après son lancement.

Cette prise de conscience passe également par sa propre histoire. À 22 ans, la militante avorte clandestinement à Londres. Elle en parle publiquement en 1969, lors d’une réunion à New York pour demander la légalisation de l’avortement. Elle dira que cette rencontre avec les récits d’autres femmes a profondément modifié son engagement. « La question n’est pas d’être pour ou contre l’avortement. La question est de savoir qui prend la décision : une femme et son médecin, ou le gouvernement », déclarait-elle en 2017.

Transformer la visibilité en pouvoir politique

Son influence ne se limite pas aux médias. L’activiste féministe participe à la création de plusieurs organisations destinées à transformer cette visibilité en pouvoir politique. Elle contribue notamment au National Women’s Political Caucus, créé pour favoriser la présence des femmes dans les fonctions électives, puis, plusieurs décennies plus tard, au Women’s Media Center avec Jane Fonda et Robin Morgan, afin d’accroître la présence et l’influence des femmes dans les médias. Elle milite également pour l’Equal Rights Amendment et pendant des décennies pour le droit à l’avortement.

Son rôle a parfois été résumé à celui de visage médiatique du féminisme américain, au risque d’effacer un mouvement beaucoup plus vaste et divers. Gloria Steinem a travaillé et pris la parole aux côtés de la militante noire Dorothy Pitman Hughes dès le début des années 1970. Le mouvement auquel elle appartient est porté simultanément par des centaines de militantes, intellectuelles et organisations, avec des désaccords profonds sur la race, la classe sociale, la sexualité ou les stratégies politiques. « Les femmes sont peut-être le seul groupe qui devient plus radical avec l’âge », affirmait-elle dès 1983.

Ce que Steinem apporte de spécifique réside dans sa capacité à faire circuler les idées féministes entre ces espaces, des groupes militants aux médias, des expériences personnelles au débat politique, puis du débat public à la création d’organisations capables de durer. Cette logique reste au cœur de son travail jusqu’à un âge avancé. À 91 ans, quelques mois avant sa mort, elle publie encore avec la militante libérienne et prix Nobel de la paix Leymah Gbowee Rise, Girl, Rise, un livre destiné aux jeunes générations et consacré à l’engagement collectif. « Tout le monde connaît Gloria, quel que soit le continent d’où l’on vient », confiait alors Gbowee à l’Associated Press.

Plus de cinquante ans après la naissance de Ms., une grande partie des combats auxquels Gloria Steinem a contribué reste ouverte. Aux États-Unis, le droit fédéral à l’avortement garanti par Roe v. Wade a disparu en 2022. Les inégalités professionnelles et politiques persistent. Cependant, une transformation à laquelle elle a largement participé demeure, les expériences des femmes ayant acquis une légitimité politique et journalistique qu’elles n’avaient pas lorsque Steinem a commencé sa carrière.

Source : Ms. Magazine.

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