Depuis Gaza, cet écologue marin fait avancer la science

Depuis Gaza, cet écologue marin fait avancer la science

Port de Gaza, reportage

Mohammed Abu Daya, écologue marin, se consacre à l’étude de la raie géante Mobula mobular, connue sous le nom de « diable de mer », qui peut atteindre jusqu’à 3,5 mètres d’envergure. Il a consacré de nombreuses heures à observer ces créatures majestueuses au large de Gaza, où elles hivernent. Cependant, il préfère ne pas aborder la situation difficile de la bande de Gaza, qu’il décrit comme une « prison à ciel ouvert », où vivent deux millions d’habitants.

Il a accepté de discuter exclusivement de ses travaux scientifiques, évitant ainsi de se prononcer sur la situation politique et humanitaire. La guerre en cours dans l’enclave palestinienne, qui dure depuis trois ans, a cependant perturbé son quotidien. Les pêcheurs gazaouis n’ont plus accès aux eaux au large, limitant ainsi les possibilités d’étude pour les scientifiques. Malgré ces contraintes, Mohammed Abu Daya continue ses recherches.

« Mon intérêt pour l’écologie marine est alimenté par un fort sentiment de responsabilité envers les espèces marines vulnérables », explique-t-il. « Même dans des circonstances difficiles, je me concentre sur la valeur à long terme de mes recherches pour la conservation. »

L’obsession de sa vie

Originaire de Gaza, Mohammed Abu Daya a développé son amour pour la mer dès son enfance. Après des études aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, où il a obtenu un doctorat en écologie marine, il a travaillé dans plusieurs universités palestiniennes. Sa passion pour les requins et les raies est devenue son obsession. Il se concentre sur Mobula mobular, une espèce en danger critique d’extinction selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

En 2013, un échouage massif de raies sur la côte gazaouie a attiré l’attention des médias internationaux. Les images de ces animaux découpés sur la plage ont suscité des interrogations sur les pratiques de pêche. Avec le soutien de la fondation Save Our Seas, Mohammed Abu Daya a lancé une enquête pour comprendre cette pêche inhabituelle.

Ses recherches ont révélé les impacts indirects des restrictions de pêche imposées par l’armée israélienne. Les pêcheurs gazaouis sont limités à une distance de six milles marins (environ 11 km) de la côte, ce qui les contraint à dépendre de ressources maritimes déjà limitées par la pollution.

Pression sur les pêcheurs

La limitation des zones de pêche a accru la pression sur les pêcheurs pour capturer tout ce qui passe près des côtes. En 2015, Mohammed Abu Daya a initié un projet de recherche sur les conséquences de la pêche sur les raies, en collaboration avec des chercheurs internationaux. Leur objectif était de rassembler des données fiables sur les pêcheries ciblant les diables de mer.

« Nous manquions de données fiables, ce qui compliquait l’évaluation de leur état de conservation », explique-t-il. Il a accompagné les pêcheurs en mer pour mer et peser les raies capturées, tout en sensibilisant la communauté aux enjeux de conservation.

Les résultats ont montré que les pratiques de pêche à Gaza menaçaient probablement le renouvellement des populations de diables de mer, incitant à la recommandation de restrictions pour protéger l’espèce.

Importance de la recherche locale

Dix ans après ces recommandations, la situation s’est aggravée. Les 3 500 pêcheurs qui travaillaient à Gaza avant le conflit ne peuvent plus s’éloigner de la côte, et la plupart des grands bateaux ont été détruits. Cela fait près de trois ans qu’aucune raie n’a été capturée au large, et les écosystèmes marins souffrent également de la pollution exacerbée par les bombardements.

Malgré ces défis, Mohammed Abu Daya poursuit ses recherches. Il participe à des conférences internationales en ligne et a coécrit un article sur les migrations saisonnières des diables de mer, basé sur des données recueillies entre 2016 et 2021.

« Pour moi, la recherche scientifique est devenue plus qu’une entreprise académique : c’est une source de sens, de stabilité et de continuité dans une période difficile », conclut-il.

Les travaux de Mohammed Abu Daya soulignent l’importance d’avoir des chercheurs sur le terrain, en particulier dans des zones aussi délicates que Gaza, où la conservation marine est essentielle.

Source : Reporterre

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