Défendre l’État, ce n’est pas défendre ses lourdeurs
La gauche républicaine fait face à un défi stratégique en abandonnant la question d’un État capable d’agir à ses adversaires. La critique des lourdeurs administratives, souvent laissée à ceux qui souhaitent affaiblir l’État, ne doit pas occulter la défense des services publics. Ces derniers jouent un rôle irremplaçable et nécessitent un projet de rénovation républicaine.
Les démocraties contemporaines sont confrontées à une montée des discours populistes et libéraux. Les citoyens, face à des démarches administratives compliquées, deviennent sensibles aux promesses de ceux qui prônent la destruction de l’État. Des figures comme Javier Milei, président d’extrême droite de l’Argentine, exploitent ces frustrations face à des administrations perçues comme inefficaces. Si les forces républicaines n’agissent pas sur la qualité du service public, elles laissent le champ libre à ceux qui souhaitent démanteler les instruments de solidarité collective.
L’héritage intellectuel de la gauche, notamment à travers le solidarisme de Léon Bourgeois, souligne l’importance d’un État qui répond aux besoins des citoyens. L’impôt, loin d’être une simple charge, est la contrepartie d’une solidarité organisée. Pour que cette solidarité soit acceptée, elle doit être visible dans la vie quotidienne des citoyens.
La doctrine du service public repose sur le principe de mutabilité, qui exige une adaptation aux évolutions sociétales. Les difficultés rencontrées ne proviennent pas d’un manque d’engagement des agents, mais d’une accumulation de normes et de procédures qui complexifient le fonctionnement des administrations. Cette sédimentation réglementaire pénalise tant les usagers que les agents publics, souvent réduits à gérer des contraintes peu compréhensibles.
Les responsables politiques, confrontés à des contraintes budgétaires et à l’endettement public, ont souvent recours à des normes plutôt qu’à des actions concrètes. Cette inflation normative peut donner l’illusion d’une volonté d’agir, mais elle entraîne une complexité accrue qui rend l’action publique moins visible et efficace.
Dans ce contexte, l’argument selon lequel l’intelligence artificielle pourrait réduire massivement les effectifs des services publics est exagéré. Les services publics reposent sur l’humain, la responsabilité et la confiance des usagers. La gauche ne doit pas céder le monopole de la réflexion sur la modernisation de l’État à ses adversaires.
L’enjeu n’est pas de réduire le nombre de fonctionnaires, mais de retrouver un État capable d’agir efficacement. Il est essentiel de rendre les protections collectives plus accessibles et plus lisibles, et de réconcilier citoyens et fonctionnaires autour d’un objectif commun : un service public qui répond aux besoins de la population.
Si la gauche ne porte pas ce projet, d’autres le feront, mais avec des méthodes destructrices. La réponse à cette situation ne peut être ni le déni ni le conservatisme, mais la rénovation de l’action publique, conformément aux principes républicains. La défense du service public passe par son amélioration continue, pour le rendre plus juste et plus proche des citoyens.
Source : Nouvel Observateur
