Derrière la défaite des États-Unis face à l’Iran : une crise du système productif
L’issue de la guerre israélo-américaine contre l’Iran met en lumière une évolution significative des rapports de puissance, centrée sur la capacité industrielle et un nouveau cadre d’innovation. La supériorité ne repose plus uniquement sur des systèmes avancés ou sur le PIB, mais sur l’organisation industrielle, qui doit suivre une logique modulaire. Cette approche implique de concevoir, moderniser et produire en intégrant rapidement des composants variés, tout en remplaçant la production à un rythme soutenu pour favoriser une stratégie dissuasive.
Au-delà des échecs stratégiques américains, ce qui interpelle est la difficulté des États-Unis à s’adapter à cette nouvelle donne industrielle mondiale. Les économies occidentales peinent à transformer leur base scientifique en capacité productive, ce qui se traduit par des pénuries chroniques d’armement. La concentration des ressources dans des secteurs comme l’intelligence artificielle ou l’immobilier contribue à cette situation, reléguant des compétences clés. Malgré une crise éducative, la génération Z pourrait, contre toute attente, jouer un rôle dans un redressement rapide, selon Rémi Bourgeot, économiste et ingénieur associé à l’IRIS.
Capacité industrielle et densité d’ingénieurs
Les pays émergents, tels que la Chine, développent leur puissance industrielle en s’appuyant sur une main-d’œuvre d’ingénieurs et de techniciens formés en grand nombre. Cette dynamique se reflète également dans les contextes militaires, tant en Iran que sur le front russo-ukrainien. Les récents conflits montrent que la capacité à produire une grande quantité de dispositifs simples est désormais plus déterminante que la possession de systèmes sophistiqués.
Les drones Chahed iraniens illustrent cette tendance. Leur conception privilégie des composants disponibles et une fabrication simple, ce qui permet une adaptation rapide aux contraintes opérationnelles. Les innovations ne proviennent pas seulement des bureaux d’études, mais aussi des chaînes de production et de la capacité à modifier rapidement les systèmes.
La modularité redéfinit la souveraineté industrielle
L’organisation des chaînes de valeur a évolué vers des architectures modulaires, intégrant divers sous-ensembles électroniques et logiciels. L’industrie chinoise joue un rôle central dans cette dynamique, abaissant les barrières d’entrée pour de nombreux pays. Développer un système nécessite moins de maîtriser tous les procédés industriels dès le départ, mais plutôt d’être capable d’intégrer des composants et d’adapter la production aux besoins.
L’Iran a construit son appareil industriel militaire sur cette logique, accédant à une électronique abondante grâce à ses liens avec la Chine. Bien que l’Iran ait des faiblesses structurelles, son industrie militaire est bien adaptée aux exigences d’une économie de guerre, où la planification et la résilience sont essentielles.
Affaiblissement de la culture productive occidentale et potentiel de la « Gen Z »
Les États-Unis conservent des atouts, comme leur appareil universitaire et leur indépendance énergétique. Cependant, une part croissante du capital est orientée vers des activités dépendant de marchés financiers hypertrophiés. Les investissements dans l’intelligence artificielle se concentrent souvent sur des usages grand public, laissant les applications transformant durablement l’appareil productif en retrait.
La situation européenne est préoccupante, avec des arbitrages stratégiques de plus en plus influencés par des logiques administratives. Des projets comme le Système de combat aérien du futur (SCAF) montrent des failles dès leur lancement. Les difficultés dans des secteurs clés, tels que les batteries, illustrent la nécessité d’une approche plus progressive de substitution.
Malgré ces défis, le redressement reste possible. La génération Z a accès à des connaissances scientifiques et culturelles sans précédent, développant souvent en dehors des institutions une culture technique propice à l’innovation. Une dynamique industrielle ne peut pas se reconstruire uniquement par des initiatives politiques, mais nécessite un pouvoir décisionnel accordé à ceux qui maîtrisent les technologies et les chaînes de production.
Source : Rémi Bourgeot, économiste et ingénieur, chercheur associé à l’IRIS.
