À Ceuta, l’enclave espagnole au cœur des tensions avec le Maroc, la crise est avant tout locale
L’arrivée de dizaines de milliers de migrants à Ceuta, fin juillet 2026, a replacé sous les projecteurs cette ville espagnole installée sur la côte marocaine. Héritage de l’expansion ibérique, frontière terrestre de l’Union européenne en Afrique et territoire revendiqué par Rabat, l’enclave concentre depuis des décennies les tensions politiques et migratoires entre les deux rives du détroit de Gibraltar.
La crise migratoire qui frappe Ceuta est d’abord celle d’un territoire hors norme. En quelques jours, des dizaines de milliers de migrants ont franchi la frontière de cette ville espagnole de 19 kilomètres carrés, peuplée d’environ 84 000 habitants. Les images de passages à pied ou à la nage ont donné à l’événement une dimension spectaculaire, rappelant la singularité géographique et politique de cette enclave européenne située sur le continent africain.
Sujet historique de confrontation
Ceuta fait partie de l’histoire ancienne de l’expansion ibérique. Port stratégique du monde islamique, la ville est conquise par le Portugal en 1415. Elle passe sous contrôle espagnol après l’union dynastique de 1580, avant que le traité de Lisbonne de 1668 ne confirme officiellement cette possession. Au XIXe siècle, Ceuta demeure un sujet de confrontation avec le Maroc, notamment lors de la guerre de 1859-1860, remportée par l’Espagne.
Depuis 1995, Ceuta a le statut de ville autonome espagnole et fait partie de l’espace Schengen, bien que des contrôles soient maintenus sur les liaisons avec la péninsule. Sa frontière avec le Maroc constitue donc une frontière extérieure de l’Union européenne, mais une frontière terrestre, plus difficile à contrôler qu’une limite maritime. Rabat revendique la souveraineté sur la ville depuis l’indépendance du Maroc en 1956, alimentant des crises régulières.
En mai 2021, plus de 10 000 personnes, principalement marocaines, avaient pénétré dans l’enclave en deux jours. Madrid avait alors dénoncé une pression politique de Rabat dans un contexte de tension diplomatique. Cette année, les passages avaient déjà fortement augmenté avant l’épisode actuel : 2 582 entrées avaient été enregistrées entre janvier et juin, contre 978 sur la même période en 2025. La voie maritime était devenue l’itinéraire principal à partir de mars.
« Ceuta n’est pas une crise migratoire pour l’Europe »
La crise actuelle ne peut cependant être réduite, en l’absence de preuves, à un « chantage migratoire » organisé par le Maroc. Interrogé par la revue Le Grand Continent, l’historien Patrick Weil estime que « Ceuta n’est pas une crise migratoire pour l’Europe. » Le spécialiste de l’immigration souligne la coopération entre Madrid et Rabat et le caractère structurel de ces mouvements. En effet, Ceuta attire parce qu’elle est à la fois une porte de Schengen, une enclave fiscale et un territoire contesté. Les décisions espagnoles sur les refoulements à la frontière et la régularisation annoncée en 2026 ont également pu être interprétées comme un signal par les migrants et les réseaux de passeurs.
Ceuta connaît donc une crise majeure, humanitaire et politique. Toutefois, elle ne résume pas la situation migratoire de l’Europe. Son ampleur est due à une configuration géopolitique exceptionnelle, sans équivalent dans l’Union. En faire la preuve d’une « submersion » européenne revient à transformer un événement local, aussi impressionnant soit-il, en argument idéologique. C’est cette confusion que les droites et extrêmes droites européennes cherchent à entretenir.
Source : Le Grand Continent.


