Arménie-Russie : le moment de vérité
Diversification affichée, pivot redouté à Moscou : la politique étrangère arménienne se joue à la fois sur la Russie, l’UE, la Turquie, l’Iran et les États-Unis.
Sergey Melkonian, chercheur à l’APRI Armenia, décrypte les lignes rouges du Kremlin, les limites réelles de la diversification énergétique et le rôle pivot de la Turquie.
Malgré le bras de fer entre la Russie et l’Occident, la menace centrale reste, pour lui, l’Azerbaïdjan soutenu par Ankara.
Propos recueillis par Tigrane Yégavian
Après plusieurs années de tensions entre Erevan et Moscou, la nature des relations arméno-russes est en pleine mutation. Selon Sergey Melkonian, chercheur à l’APRI Armenia, le gouvernement arménien décrit ces changements comme une « transformation pragmatique », indiquant une réévaluation nécessaire des relations. Cependant, Moscou ne voit pas cette transformation de la même manière, la considérant de plus en plus comme une « transformation destructrice ».
L’Arménie a adopté une politique de diversification qui se manifeste par une réduction de l’influence russe dans plusieurs domaines, notamment dans le secteur de la défense. En raison de l’incapacité de la Russie à honorer certaines livraisons d’armement, Erevan a élargi ses partenariats militaires, se tournant vers des pays tels que l’Inde, la France et la Belgique.
La dynamique économique est plus complexe. Bien que l’Arménie ait déclaré vouloir diversifier ses échanges, les mes prises par la Russie en réponse semblent davantage politiques qu’économiques. Ce que l’Arménie considère comme une diversification est perçu par Moscou comme un basculement vers l’Occident, en particulier avec l’intention déclarée d’intégrer l’UE.
L’Arménie se trouve donc à un moment de vérité. Après avoir opéré dans une « zone grise », développant des relations avec divers partenaires sans rompre avec Moscou, cette marge d’ambiguïté se réduit. La Russie pousse Erevan à faire un choix stratégique clair.
Concernant les lignes rouges du Kremlin, Melkonian souligne que l’Arménie ne doit pas devenir une alliée de ses adversaires. Ce rapprochement ne doit pas se faire au détriment des relations économiques avec la Russie. Le boom économique arménien depuis 2022 est largement attribué à la guerre russo-ukrainienne, qui a redirigé des flux financiers vers l’Arménie. Ce contexte a permis à l’Arménie de tirer parti de ses relations avec la Russie, tout en cherchant à diversifier ses partenariats.
En termes de coopération avec l’Occident, l’Arménie a encore des marges. Le pays a signé en 2017 un Accord de partenariat avec l’Union européenne, dont plusieurs dispositions restent à mettre en œuvre. Cela montre qu’il est possible de maintenir des relations avec l’UE tout en n’aliénant pas Moscou.
Cependant, la dépendance économique de l’Arménie à l’égard de la Russie demeure significative, notamment dans les domaines de l’énergie et des échanges commerciaux. Une politique visant à réduire cette dépendance sans provoquer de choc économique majeur serait cruciale. Melkonian suggère que l’Arménie devrait se concentrer sur l’autosuffisance, notamment dans le secteur alimentaire.
L’avenir du partenariat arméno-iranien est également un facteur clé. Bien que l’Iran ne puisse pas remplacer complètement le gaz russe, les relations entre les deux pays se renforcent, notamment dans les domaines de l’énergie et de la sécurité.
À l’horizon des cinq à dix prochaines années, l’Arménie devra naviguer entre les tensions entre la Russie et l’Occident, tout en se préparant à d’éventuels défis sécuritaires de la part de l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie. Les décisions stratégiques qui seront prises dans ce contexte détermineront l’avenir des relations arméno-russes et, plus largement, la sécurité et la souveraineté de l’Arménie.
Source : Propos recueillis par Tigrane Yégavian



