Travailler avec le diable : Julien Gosselin et Hélène Dumas sur l’horreur et la mémoire
Julien Gosselin, metteur en scène, et Hélène Dumas, historienne, abordent la thématique de l’horreur à travers le prisme du théâtre et de l’histoire. Gosselin, créateur du collectif théâtral « Si vous pouviez lécher mon cœur » en 2009, évoque l’impact de la violence dans son travail artistique. Il explique que le nom du collectif, inspiré d’une citation du documentaire Shoah de Claude Lanzmann, reflète son désir de relier le théâtre au « réel » et à la « violence absolue ».
Hélène Dumas, de son côté, se concentre sur le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. Elle souligne l’importance des témoignages et des archives pour comprendre cet événement tragique. Dumas explore également les manifestations de crises traumatiques et leur impact sur la mémoire collective. En avril 2022, des affiches ont été placardées par le gouvernement rwandais sur des lieux de commémoration, conseillant de ne pas laisser les victimes de crises d’ihungabana fuir, rappelant leur vécu de la violence.
Gosselin prépare une pièce intitulée Maldoror, inspirée des Chants de Maldoror de Lautréamont et des écrits de Roberto Bolaño. Il cherche à créer un « naturalisme noir », intégrant des phénomènes inexplicables et souterrains, tout en maintenant un lien avec l’histoire. Dumas, dans son livre Sans ciel ni terre, examine des récits d’enfants ayant vécu le génocide, mettant en lumière la complexité de la mémoire et les émotions qui en découlent.
Les deux artistes s’interrogent sur la manière de transmettre l’horreur. Gosselin a expérimenté une scène dans son spectacle 2666 où la violence était presque absente de la représentation, provoquant des réactions extrêmes du public. Dumas, quant à elle, choisit de ne pas imposer sa voix lors des scènes de massacre, respectant ainsi la dimension sacrée des témoignages des victimes.
L’approche de Dumas envers les témoignages des perpétrateurs a évolué. Elle ne mène plus d’entretiens avec eux, se basant désormais sur des archives écrites, en raison de la complexité éthique de la situation actuelle, alors que beaucoup de ces individus ont été libérés de prison.
Cette collaboration entre théâtre et recherche historique met en lumière l’importance de la mémoire et de la représentation de l’horreur, tout en respectant les voix des victimes.
(Propos recueillis par Julia Bellot et Olivier Thomas)
A voir : « Rencontres Recherche et création », les 9 et 10 juillet 2026 au Cloître St Louis à Avignon.
Source : L’Histoire
