Quand la langue se dérobe – sur Histoires de Samora Mâchel de Pierre Guyotat
Par Bertrand Leclair
Pierre Guyotat, décédé en 2020, a laissé derrière lui une œuvre marquante, dont Histoires de Samora Mâchel, récemment publiée à titre posthume. Ce livre s’inscrit comme un pilier de son travail « en langue », caractérisé par une déformation de la langue usuelle et une empreinte indélébile de son parcours, notamment en tant que soldat durant la guerre d’Algérie.
Les livres se divisent souvent entre ceux que l’on consomme rapidement et ceux qui, plus rares, marquent durablement le lecteur. Histoires de Samora Mâchel appartient à cette seconde catégorie, la langue de Guyotat dévorant le lecteur et laissant une empreinte significative. Ce texte, bien que complexe, témoigne de la richesse des diverses langues qui ont influencé l’auteur, de ses expériences militaires à son empathie exacerbée dans le contexte colonial algérien.
Dès les premières pages, le récit évoque les « bouics » (bordels), intégrant des références historiques au FLN, au MNA et aux miliciens français de la Seconde Guerre mondiale. Guyotat utilise une écriture « accentuée, rythmée et lexicalisée » qui fait écho aux langues réprimées par la langue française officielle, comme il l’avait noté dans son ouvrage Prostitution (1975).
Ce texte, chargé d’archaïsmes, traverse un univers mythologique, à l’image du personnage de Samora Mâchel, décrit comme un « prostitué de haut vol d’origine portugaise ». Le récit, à travers des témoignages, retrace son parcours dans les bouics du Sud de la France et du Maghreb, dévoilant une langue qui malmène et interroge.
En somme, Histoires de Samora Mâchel offre une réflexion sur la langue et son pouvoir, tout en rendant hommage à une époque marquée par des tensions historiques et culturelles.
Source : AOC Média.



