Allemagne : il est urgent de purger la relation de son immaturité émotionnelle, par Jérémie Gallon – L'Express

Allemagne : il est urgent de purger la relation de son immaturité émotionnelle

Chaque soubresaut des grands projets industriels franco-allemands, comme l’échec du Système de combat aérien du futur, suscite à Paris et à Berlin le même réflexe : le blâme est invariablement jeté sur la mésentente, réelle ou supposée, entre le président de la République et le chancelier allemand. Ce schéma de pensée est erroné et réducteur, car il repose sur l’illusion que la relation la plus structurante du continent européen dépendrait des affinités électives de deux individus.

Depuis le début des années 1990, le tissu qui unit la France et l’Allemagne s’est dramatiquement distendu. Ce délitement est d’abord culturel et linguistique. En France, l’apprentissage de l’allemand a chuté, ne touchant plus que moins de 15 % des élèves de l’enseignement secondaire, tandis que le français connaît un sort similaire outre-Rhin. Les figures biculturelles au sein des parlements, telles que Wolfgang Schäuble, ne sont plus remplacées. Bien que des initiatives comme les Rencontres d’Évian existent, elles ne compensent pas le déclin des relations profondes entre les écosystèmes d’entreprises.

Parallèlement, les Conseils des ministres franco-allemands sont devenus des rencontres bureaucratiques semestrielles, souvent dépourvues de suivi opérationnel. Ce format nécessite une révision pour devenir un organe de travail mensuel, axé sur la résolution des contentieux réels.

Le contexte géopolitique a également changé. Le pacte implicite d’après-guerre froide, où l’Allemagne avait le leadership économique et la France le primat militaire, est désormais obsolète. La France subit les conséquences de sa désindustrialisation et d’un laisser-aller budgétaire, affectant sa crédibilité à Berlin. En réponse, l’Allemagne s’engage dans une « Zeitenwende », avec un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr, remettant en question la primauté militaire de la France au sein de l’Union européenne.

Face à ce double décrochage, des discours démagogiques émergent, attribuant les insuffisances nationales au comportement du voisin. À Paris, une rhétorique critique envers une Europe supposément germanisée émerge, tandis qu’à Berlin, les dérives budgétaires françaises sont utilisées pour disqualifier toute vision stratégique française.

Il est urgent de purger la relation franco-allemande de son immaturité émotionnelle. La coopération doit être renforcée à travers des liens directs entre entreprises, élus locaux, administrations et sociétés civiles, afin de bâtir une infrastructure relationnelle résistante aux aléas politiques. L’entente avec l’Allemagne, bien que non suffisante pour diriger l’Europe, reste indispensable et doit être protégée des contingences individuelles.

Source : Jérémie Gallon – L’Express

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