
Cette tribune exprime un point de vue.
Près de 60 000 personnes se sont retrouvées entraînées vers Ceuta après la diffusion d’une rumeur affirmant que la frontière espagnole était ouverte. Le bilan humain est effroyable : des dizaines de morts, des familles brisées, des vies englouties par la mer. Les autorités espagnoles ont indiqué que cette rumeur s’était propagée sur les réseaux sociaux et ont publiquement mis en cause des réseaux de passeurs, tandis que l’origine exacte de la campagne de désinformation reste à établir.
Face à une telle tragédie, une question mérite d’être posée : à qui profite le crime ?
Pas au sens judiciaire. Au sens politique.
À peine les premières images diffusées, une partie du débat public semblait déjà avoir oublié les victimes. Avant même de connaître les circonstances exactes de la rumeur, certains responsables politiques, commentateurs et influenceurs se sont empressés d’occuper les plateaux de télévision et les réseaux sociaux.
Le récit était prêt avant les faits.
Les morts étaient encore repêchés que le débat s’orientait déjà vers les frontières, la sécurité, les chiffres et les slogans. Les êtres humains disparaissaient derrière les statistiques. La compassion cédait rapidement la place aux polémiques.
Pourtant, une démocratie digne de ce nom devrait commencer par une autre exigence : comprendre avant d’accuser.
Qui a lancé la rumeur ? Qui l’a amplifiée ? Était-elle spontanée ? Organisée ? Exploitée par des passeurs ? Alimentée par plusieurs réseaux différents ? À ce stade, ces questions restent ouvertes et nécessitent une véritable enquête.
En revanche, ce qui est déjà observable, c’est la vitesse avec laquelle certains acteurs ont transformé une catastrophe humaine en argument politique.
Chaque crise migratoire semble suivre le même scénario. Les images circulent. Les émotions explosent. Les réseaux sociaux s’enflamment. Puis viennent les certitudes instantanées, les accusations sans recul et les analyses définitives prononcées quelques heures seulement après les événements.
Cette précipitation n’aide ni la vérité ni les victimes.
Les familles qui ont perdu un proche n’ont pas besoin d’un concours de déclarations choc. Elles ont besoin que l’on établisse les faits, que les responsabilités soient recherchées et que les mécanismes ayant conduit à ce drame soient compris.
La désinformation tue parfois autant que les frontières ou les réseaux criminels lorsqu’elle pousse des milliers de personnes à prendre des risques mortels sur la base d’une fausse promesse.
C’est pourquoi l’urgence n’est pas de désigner un coupable sans preuves. L’urgence est de documenter minutieusement la naissance et la propagation de cette rumeur, d’identifier ceux qui l’ont créée ou exploitée, et d’en tirer toutes les conséquences.
Les démocraties ne sortent jamais grandies lorsque les certitudes remplacent les enquêtes. Et les victimes méritent mieux que de devenir les figurants d’une bataille politique menée à coups de slogans.
Au fond, la vraie question n’est peut-être pas seulement « à qui profite le crime ? ».
La vraie question est de savoir pourquoi, à chaque tragédie, certains semblent davantage pressés de gagner un débat que de comprendre comment des dizaines d’êtres humains ont perdu la vie.


