Que du macadam, pas d’arbres : l’été infernal des gens du voyage près de Lille
Hellemmes et Ronchin (Nord), reportage
Pour trouver l’aire d’accueil des gens du voyage d’Hellemmes-Ronchin, en périphérie de Lille, il ne faut pas suivre les panneaux routiers — inexistants — mais plutôt les camions toupie en route vers l’usine à béton. Là, coincée entre une concasserie de gravats et un grand champ de blé, se dresse un parking poussiéreux, sans un seul point ombragé.
C’est dans ces conditions que 56 familles doivent endurer les épisodes caniculaires à répétition de cet été. « Ici, il n’y a que du macadam et pas d’arbres, c’est irrespirable. On suffoque », confie Sue Ellen Demestre, 39 ans, habitante de l’aire d’accueil et porte-parole de l’association Da So Vas, fondée par des femmes de l’aire d’accueil en 2022.
Cette année, l’été tourne au cauchemar pour les familles peuplant l’aire d’accueil, déjà fragilisées par de nombreuses pathologies — maladies respiratoires, maladies de la peau, et même cancers — et prises en étau entre la chaleur de leur domicile et l’air pollué. « Quand il y a de grosses chaleurs, on est obligés de se cacher, avec la poussière. Surtout quand le champ est en train d’être coupé, c’est invivable », témoigne Carmen Demestre, 47 ans, présidente de Da So Vas. « Dans les caravanes qui n’ont pas la clim, il fait chaud comme si on était dans une voiture. »
De son côté, Anaïs a eu très peur pour sa petite dernière, née il y a un mois, dont la santé a été mise en danger par la canicule. « Dix jours après l’accouchement, on a dû l’emmener à l’hôpital », témoigne cette jeune maman. « La chaleur, c’est invivable avec les enfants. »
Depuis plusieurs années, Da So Vas demande à la Métropole européenne de Lille (MEL) et aux maires des communes de mettre à disposition des « refuges climatiques » et des aires adaptées, sans que rien n’ait changé. « On a besoin d’un abri pour mettre les personnes malades. C’est maintenant qu’il faut agir », tançait Sue Ellen Demestre avant le retour de températures dépassant 34 °C.
Devant l’absence de réponse des pouvoirs publics après la canicule de juin, une partie des familles a quitté l’aire d’Hellemmes-Ronchin le 11 juillet pour occuper un autre terrain lorsque la canicule est réapparue quelques jours plus tard. Les personnes les plus fragiles ont pu rester sur ce terrain une semaine, avec l’accord conjoint du propriétaire et du maire de Ronchin, Ulric Vanacker (divers gauche). Un abri nécessaire le temps que la météo se rafraîchisse.
Mais aucune solution pérenne n’ayant été trouvée, les habitants n’ont d’autre choix que de faire entendre leur voix auprès des décideurs locaux, « qui se renvoient la balle ». Le 22 juillet, une nouvelle occupation a eu lieu à Hellemmes, sur le parking d’un complexe sportif, pour protester contre la mairie, accusée d’inaction par le collectif.
Des méthodes d’action devenues habituelles : l’an dernier, les habitants de l’aire d’accueil avaient lutté pendant quatre mois pour pouvoir s’installer sur un « refuge climatique ». Là encore, seule la lutte avait payé. « On a occupé le circuit de moto de Lezennes et, en quinze jours, on a eu un terrain. Quand ils veulent, ils peuvent ! » sourit la quadragénaire.
L’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin n’est pas un cas isolé en France. Dans le livre Où sont les gens du voyage ? Inventaire critique des aires d’accueil, publié en 2021, le juriste William Acker dénonçait l’antitziganisme et le racisme environnemental dont sont victimes les gens du voyage de la part des institutions politiques locales, en évoquant la proximité entre aires d’accueil et sites polluants.
L’association Da So Vas a malgré tout réussi à peser, en participant à l’élaboration du schéma départemental d’accueil des gens du voyage élaboré au niveau de la métropole lilloise. « Le racisme, on le ressent au quotidien. Les politiciens ne nous veulent pas à côté [d’eux] », explique Sue Ellen Demestre. « Mais le fait qu’on fasse plier les métropoles en les mettant face à leurs obligations, ça les étonne. C’est la première fois que les gens du voyage ne se font pas écraser. »
Source : Reporterre
