La tapisserie de Bayeux en 30 questions et réponses

La Tapisserie de Bayeux a quitté la Normandie le 9 juillet 2026 pour rejoindre le British Museum, où elle est arrivée le lendemain matin. Classée monument historique et inscrite au registre « Mémoire du Monde » de l’UNESCO, l’œuvre a voyagé sous escorte et dans une caisse climatisée et antivibratoire conçue sur me. Préparé depuis plus d’un an par les autorités et institutions françaises et britanniques, ce transfert a mobilisé des moyens logistiques et sécuritaires exceptionnels.

Annoncé lors du sommet franco-britannique de juillet 2025, ce prêt accompagne la fermeture temporaire du musée de Bayeux pour rénovation. Il marque un retour historique : l’œuvre, qui n’avait quitté la Normandie qu’en 1804 et en 1944, sera présentée au Royaume-Uni pour la première fois depuis sa création au XIe siècle. Après acclimatation, elle sera exposée au British Museum à partir du 10 septembre 2026.

Catherine Pégard, ministre de la Culture, s’est félicitée : « Voir la tapisserie de Bayeux arriver au British Museum, c’est prendre la me du travail accompli par les équipes franco-britanniques pour que cette opération historique soit possible. Sur les deux rives de la Manche, ces hommes et ces femmes se sont employés à faire de ce transfert une réussite collective, permettant ainsi de continuer de tisser le fil qui relie le Royaume Uni et la France depuis un millénaire. »

Lisa Nandy, ministre britannique de la Culture, a déclaré : « La Tapisserie de Bayeux est l’un des objets les plus emblématiques de l’histoire britannique et je suis ravie qu’elle soit de retour sur les côtes britanniques pour la première fois depuis près de 1 000 ans. Cette exposition est une occasion unique pour nous de mieux comprendre cette période charnière de notre histoire nationale, ainsi que l’amitié qui nous unit à la France et qui perdure encore aujourd’hui. »

Et que trente points 

0 – En quelques mots

Sur près de 70 mètres de long et 50 centimètres de large, cette tapisserie du XIe siècle célèbre la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie. Formidable témoin de son époque, elle franchit vaillamment les siècles pour arriver pratiquement indemne jusqu’à nous, à l’exception des derniers mètres.

1 – Quel est le sujet de la tapisserie ?

La tapisserie relate les dissensions entre les Anglais et les Normands entre 1064 et 1066, les préparatifs de la conquête de l’Angleterre par les Normands, le débarquement des troupes normandes sur les côtes anglaises et enfin la bataille de Hastings le 14 octobre 1066. Guillaume le Conquérant tue Harold, roi d’Angleterre depuis janvier 1066, afin de monter sur le trône à sa place. C’est le début du royaume anglo-normand.

2 – Pourquoi tant d’animosité entre les Normands et les Anglais ?

La version officielle promue par Guillaume est racontée dans la première partie de la tapisserie. Edouard le Confesseur, roi d’Angleterre depuis plus de vingt ans (depuis 1042), meurt en janvier 1066 sans descendance directe et sans clair successeur. Son beau-frère Harold, chef de file des nobles anglo-saxons, monte aussitôt sur le trône. Guillaume affirme que le dit trône lui a été promis de longue date par Edouard le Confesseur. Ce dernier a même dépêché Harold en personne en 1064 pour l’informer de cette décision.

3 – Quel est le timing des hostilités ?

Après de longs préparatifs qui incluent la construction de dizaines de bateaux, Guillaume traverse la mer de la Manche avec son armée pour débarquer sur les côtes anglaises le 27 septembre 1066. Suite à une marche forcée avec troupes à pied et à cheval (et un tonneau de vin normand), Guillaume tue Harold d’une flèche dans l’œil le 14 octobre 1066 lors de la bataille de Hastings. Il marche ensuite sur Londres avec ses troupes et se fait couronner roi d’Angleterre le 25 décembre 1066. Ce couronnement est sans doute le sujet des derniers mètres de la tapisserie, qui ont malheureusement disparu.

4 – Qui a brodé la tapisserie, et où ?

La tapisserie est en effet une broderie et non une tapisserie (tissage) au sens strict. Aurait‑elle été brodée à l’initiative de la reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant, pour conter les faits d’armes de son époux ? Aurait‑elle été brodée par Mathilde elle‑même et ses dames de compagnie dans les années suivant la conquête de l’Angleterre ? Aurait-elle été brodée à Bayeux, ailleurs en Normandie ou bien en Angleterre ? Toutes questions sur lesquelles se penchent nombre d’historiens.

5 – Quel est le commanditaire de la tapisserie ?

La tapisserie aurait été commanditée par Odon, évêque de Bayeux et demi‑frère de Guillaume, avant ou après sa sortie de prison (il est emprisonné de 1082 à 1087) pour orner la cathédrale de Bayeux (récemment construite et consacrée en 1077) afin de conter par l’image les exploits de Guillaume à ses sujets, dont beaucoup ne savent pas lire. Reconnaissable à la ton propre aux ecclésiastiques, Odon est d’ailleurs en bonne place dans la tapisserie. Il participe à la bataille muni d’un gourdin (ou massue) au lieu d’une épée, les ecclésiastiques ayant le droit de frapper l’ennemi mais pas de faire couler le sang.

6 – Combien de scènes a-t-on dans la tapisserie ?

58 scènes sont présentes sur une bande de lin écrue longue de près de 70 mètres (68,38 mètres exactement) et large de 50 centimètres. L’histoire se déroule sur une bande centrale (de 33 à 34 cm de hauteur) encadrée en haut et en bas de deux bordures historiées (de 7 à 8 cm de hauteur). Ces bordures historiées sont ornées de scènes de la vie quotidienne ou des motifs animaliers et végétaux et, plus avant dans la tapisserie, de scènes de bataille complétant les grandes scènes de bataille de la bande centrale. Les scènes (de 1 à 58) sont numérotées à l’encre sur la toile située à l’arrière de la toile originale vers l’an 1800.

7 – Combien de sujets et combien de couleurs ?

Le tout représente 1.515 sujets brodés de laines de dix couleurs différentes obtenues à partir de trois teintures végétales : la garance (pour le rouge orangé, le rouge rosé et le rouge brun), la gaude (pour le jaune moutarde) et l’indigotine (pour le bleu noir, le bleu foncé, le bleu moyen, le vert moyen et le vert pâle). La teinture végétale a lieu avant le filage de la laine.

8 – Quels sont les points utilisés ?

Les points utilisés sont surtout le point de tige pour les contours et inscriptions et le point de couchage (appelé aussi point de Bayeux) pour remplir les surfaces. Les deux autres points présents sont le point de chaînette et le point fendu.

9 – Et le texte en latin ?

58 inscriptions latines (ou tituli) en lettres capitales — soit deux mille mots — racontent le déroulement des événements et donnent un nom aux personnages et aux lieux. Brodées avec une laine bleu foncé presque noire, ces inscriptions sont destinées aux sujets de Guillaume qui savent lire. Elles sont censées nous éclairer sur les péripéties de cette histoire vraie, quoique enjolivée en faveur de Guillaume pour justifier la conquête de l’Angleterre auprès de ses sujets.

10 – Combien de personnages ?

On compte 623 personnages dans la bande centrale — dont seulement trois femmes et trois enfants — y compris 15 personnages principaux identifiés par leur nom en latin (dont Guillaume, Harold, Edouard, Odon et quelques autres). Les scènes de bataille sont heureusement compensées par des scènes de la vie quotidienne, par exemple la chasse des oiseaux à la fronde ou les labours avec semailles et hersage.

11 – Combien d’animaux ?

On compte 202 chevaux et mulets, 55 chiens et 505 autres créatures réelles et fantastiques. Un bestiaire très varié (coqs, paons, béliers, cerfs, ours, poissons, lions, chameaux) est doublé d’animaux mythologiques (centaures, dragons, oiseaux fabuleux) souvent disposés deux par deux et entourés de bandes obliques ou de motifs floraux. Certaines scènes sont inspirées des Fables d’Ésope (Le corbeau et le renard, Le loup et l’agneau, Le loup et la cigogne, La lice et sa compagne).

12 – Combien d’édifices et de bateaux ?

La tapisserie comprend 37 édifices. Ce sont surtout des édifices religieux (y compris le Mont Saint‑Michel et l’abbaye de Westminster) et des édifices militaires (y compris les châteaux de Winchester et de Westminster appartenant à Edouard et les châteaux de Rouen et de Bayeux appartenant à Guillaume). On dénombre aussi 41 bateaux (vaisseaux ou barques), y compris la Mora, le vaisseau de Guillaume offert par son épouse Mathilde.

13 – Combien d’arbres ?

Les 49 arbres présents montrent que la nature n’est pas oubliée, aussi bien pour la construction des bateaux que pour séparer les scènes de la tapisserie les unes des autres, cette fois avec des arbres stylisés.

14 – Comment tout cela tient‑il ensemble ?

Neuf panneaux de toile de largeur (hauteur) identique (50 centimètres) mais de longueur inégale (3 à 14 mètres) sont assemblés au fur et à me par de fines coutures après avoir été brodés. Le premier surfilage est peu discret, avec un décalage visible entre les panneaux, mais les surfilages suivants se remarquent à peine avec l’ajout d’éléments brodés.

15 – Combien tout cela pèse-t-il ?

L’ensemble pèse 350 kilos. La tapisserie est doublée d’une seconde toile de lin en 1724, à l’arrière de la toile originale, pour consolider l’ensemble et pour faciliter son accrochage dans la cathédrale de Bayeux. C’est sur cette seconde toile que les scènes seront numérotées à l’encre vers l’an 1800.

16 – Quelques restaurations, bien entendu ?

Suite à deux restaurations en 1724 et en 1842, une restauration majeure a lieu dans les années 1860, avec des reprises faites sur la toile et l’ajout de fragments par rapiécer les parties trouées ou trop fragiles. Les broderies très abîmées sont également restaurées, surtout vers la fin de la tapisserie, mais cette fois avec des laines teintes au moyen de colorants de synthèse. La tapisserie aurait fait l’objet de 120 reprises et de 518 rapiéçages lors de ces restaurations.

17 – La tapisserie, témoin de son époque ?

La tapisserie nous offre une foule d’informations sur les techniques du XIe siècle pour l’architecture civile et militaire, l’équipement militaire, la navigation, l’agriculture et la vie quotidienne. On apprend par exemple la manière dont un château est construit, avec des terrassiers à l’œuvre en direct. La même remarque vaut pour les bateaux puisque les bûcherons coupent les arbres sous nos yeux pendant que les charpentiers construisent la flotte qui permettra aux Normands de traverser la mer de la Manche pour atteindre l’Angleterre.

18 – Que font les nobles en temps de paix ?

En temps de paix, les nobles (ducs et comtes) montent leurs chevaux sans armement, accompagnés de leur meute de chiens de chasse. Lorsqu’ils ne sont pas à cheval, faucon au poing, ils sont assis sur des sièges ornés de coussins pour recevoir les messagers et délibérer de l’avenir du pays.

19 – Que mangent les nobles et les soldats ?

La préparation d’un repas est décrite en détail par l’image : on cuit le pain, la soupe mijote et les poulets sont rôtis à la broche. Les cuisiniers préparent des mets rôtis ou bouillis à base d’aliments protéiques (porc, bœuf, mouton, volaille, poisson). Les nobles prennent leur repas autour d’une table en forme de fer à cheval et ils utilisent couteaux, bols, coupes, pichets, plats et cornes à boire. Les soldats mangent du pain, de la soupe et du poulet rôti en utilisant leur bouclier comme table (ou comme assiette) pour plus de commodité.

20 – Que boivent-ils ?

Tout le monde boit le vin local (et non le cidre local) puisque la Normandie produit du vin au Moyen-Âge avant d’être connue pour son cidre. Traîné par deux hommes, un tonneau de vin cerclé de fer et surmonté de hallebardes se trouve en tête du convoi des troupes à pied et à cheval en route vers l’Angleterre, juste derrière Guillaume le Conquérant, avant la traversée de la Manche en bateau. Selon un récit médiéval, lors de la construction des bateaux permettant de franchir la mer de la Manche, 36 hectolitres de vin auraient été livrés sur place pour consommation quotidienne sur le chantier, avec cent mille litres d’eau à partager avec les chevaux.

21 – Quels sont leurs vêtements en temps de guerre ?

La plupart des combattants portent des broignes (protégeant le thorax) et certains portent des cottes de mailles, apparues récemment et en train de se généraliser. Leur tête est protégée par un casque nasal conique et leur corps par un bouclier oblong. Ils se battent à main nue (et non gantés) avec diverses armes (haches, masses, lances, épées, arcs). Les troupes normandes sont soit à pied soit à cheval et les troupes anglaises sont à pied.

22 – Quelle est leur coupe de cheveux ?

Les Normands ont les cheveux courts avec visage et nuque rasés de près alors que les Anglais ont les cheveux courts sur tout le crâne et portent des moustaches. On peut donc aisément distinguer les Normands des Anglais, surtout en temps de paix lorsqu’ils ne portent pas de casque.

23 – Le royaume anglo-normand dure-t-il ?

Le royaume anglo-normand dure un peu moins d’un siècle, de 1066 à 1153, date à laquelle l’Angleterre retrouve son indépendance pour être ensuite régie par la dynastie des Plantagenêt et ses 14 rois successifs. Quant à la Normandie, après une période faste sous l’égide de Guillaume le Conquérant jusqu’à sa mort en 1087, elle est annexée à la France en 1204 suite aux dissensions entre les descendants de Guillaume, qui affaiblissent la région et font le bonheur des Francs.

24 – Que devient la tapisserie au fil du temps ?

La tapisserie de Bayeux est mentionnée pour la première fois par écrit dans l’inventaire des biens de la cathédrale de Bayeux dressé en 1476 par Louis d’Harcourt, évêque de Bayeux. Elle apparaît sous le numéro 262 comme « une tenture très longue et étroite de toile à broderie, d’images et inscriptions, représentant la conquête de l’Angleterre, laquelle est tendue autour de la nef de l’église le jour et pendant l’octave de la Fête des Reliques. » La Fête des Reliques se déroule chaque année du 1er au 8 juillet.

25 – Des tentatives de destruction ?

La tapisserie échappe de peu à une troupe de Huguenots venue mettre la cathédrale à sac en 1562. Pendant la Révolution française, la tapisserie devient un bien national issu des confiscations de 1790, comme tant de biens de la noblesse et du clergé. En 1792, un soldat du contingent de Bayeux propose de découper la tapisserie conservée à la cathédrale pour couvrir un chariot. Le conseiller municipal Lambert‑Léonard Le Forestier arrive juste à temps pour empêcher cet usage. Il cache la tapisserie chez lui avant de la remettre aux autorités en place. Elle est ensuite inventoriée par la Commission des arts du district de Bayeux créée en 1794 pour sauver les biens nationaux du pillage.

26 – Un renom national et un outil de propagande pour Napoléon ?

Le renom de la tapisserie dépasse désormais l’échelon local puis régional pour susciter l’admiration nationale. Son exposition temporaire à Paris en 1797 fait sensation et le quotidien Gazette nationale, ou le Moniteur universel, organe officiel du gouvernement, lui consacre ses deux premières pages. La tapisserie revient à Paris en 1803 pour une nouvelle exposition à la requête de Napoléon. Napoléon souhaite faire de la tapisserie un outil de propagande pour une campagne militaire qu’il projette l’année suivante en Angleterre, projet auquel il renonce ensuite, suite à quoi la tapisserie est rendue à la ville de Bayeux.

27 – Le premier « livre » de la bibliothèque municipale ?

La tapisserie devient officiellement le premier « livre » de la bibliothèque municipale de Bayeux en 1842. Vu ses 70 mètres de long et ses 350 kilos, une salle entière lui est consacrée pour une exposition désormais permanente. Elle est ensuite cachée pendant la guerre franco‑prussienne de 1870 puis elle intègre un premier musée dédié en 1913 avant d’être cachée pendant la première guerre mondiale (1914-1918) puis pendant la seconde guerre mondiale (1939-1944). La tapisserie est confisquée par l’armée allemande et rejoint le musée du Louvre à Paris pour un transfert en Allemagne (qui n’aura pas lieu). Suite à la Libération de Paris le 25 août 1944, la tapisserie est fièrement exposée au Louvre avant de retrouver Bayeux en 1945.

28 – Un musée bien mérité pour la tapisserie ?

Après un premier musée en 1913, la tapisserie déménage en 1983 dans un bâtiment dédié justement dénommé Centre Guillaume le Conquérant au sein du Musée de Bayeux. Nouvelle étape dans une renommée désormais mondiale, la tapisserie rejoint en 2007 le registre international Mémoire du monde de l’UNESCO, qui recense le patrimoine documentaire ayant une valeur universelle. Et la tapisserie est bien entendu un des fleurons des célébrations des 950 ans de la bataille de Hastings en 2016.

29 – Quelques éléments surprenants ?

[a] La comète de Halley visible dans la partie supérieure de la scène 32 serait la première représentation connue de cette comète, présente dans le ciel en avril 1066.

[b] Les derniers mètres manquants de la tapisserie sont en cours de re-création dans une œuvre textile contemporaine suite à deux appels d’offres – sélection de l’artiste puis sélection de l’atelier de confection.

30 – Pour en savoir plus ?

[a] La page Wikipédia de la tapisserie

[b] Le site du musée de la tapisserie de Bayeux

Crédits illustration : Copyright Denis Renard, avec la série complète des illustrations de Denis sur cette page web

 

Par Marie Lebert
Contact : marie.lebert@gmail.com

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