Les triades chinoises : des acteurs criminels au coeur du contentieux géopolitique sino-américain

Les triades chinoises : des acteurs criminels au cœur du contentieux géopolitique sino-américain

Parfaitement insérées dans les flux de la mondialisation marchande, partenaires occasionnels de l’État chinois, les triades illustrent de manière exemplaire l’importance prise dans le monde contemporain par le crime organisé. De la Chine au Mexique, elles sont partie prenante d’un des contentieux les plus graves entre Washington et Pékin, du fait de leur rôle joué dans les trafics de fentanyl qui dévastent la société américaine.

La Chine est depuis des siècles une terre d’élection des sociétés secrètes, reflet des relations problématiques entre la société civile et la bureaucratie. Ce phénomène touche toutes les dimensions de la vie sociale, du commerce à la politique, en passant par le crime. Les organisations criminelles les plus puissantes en Chine sont probablement parmi les plus anciennes au monde.

À l’origine

Le phénomène des triades remonte à la seconde moitié du XVIIe siècle, lorsque la dynastie mandchoue des Qing renverse les Ming. La triade, ou Sanhehui, trouve son origine dans la Société du Ciel et de la Terre, créée en 1674 dans la province du Fujian pour organiser la résistance contre ce nouveau pouvoir. Les triades ont joué un rôle politique, religieux et social, participant à des révoltes et offrant une forme de redistribution sociale durant les famines.

La « voie noire » du crime

À partir du XVIIIe siècle, certaines organisations se transforment en groupes criminels, s’adonnant au proxénétisme, aux jeux clandestins et au trafic d’opium, alors interdit. Ce commerce lucratif, qui durera jusqu’à l’avènement du Parti communiste chinois (PCC) en 1949, a vu la Chine compter environ 20 millions de consommateurs d’opium.

Déclin et renaissance

L’arrivée du PCC a marqué le début d’une répression sévère contre le crime organisé. Les triades se sont alors repliées sur Hong Kong et Taïwan. En 1947, environ 300 000 membres des triades vivaient à Hong Kong. L’interdiction de l’opium en 1946 a conduit à un déplacement des usagers vers l’héroïne, plaçant les triades au cœur de ce marché.

L’ouverture économique des années 1980 a permis un retour des triades sur la scène criminelle en Chine, avec des liens établis entre certaines organisations criminelles et le PCC, qui a même qualifié les triades de « patriotes » dans les années 1990.

La preuve par le fentanyl

Le trafic de fentanyl illustre la puissance et l’internationalisation du crime organisé chinois. Ce puissant opioïde synthétique est responsable de la mort de près de 500 000 Américains au cours de la dernière décennie. La Chine joue un rôle crucial dans sa production, avec des expéditions vers le Mexique pour reconditionnement. En 2015, 46 kg de fentanyl ont été saisis en Chine, et les États-Unis ont enregistré d’importantes confiscations sur leur sol.

Environ 1 kg de fentanyl peut produire entre 500 000 et 1 000 000 de comprimés, générant des profits considérables sur le marché. Les triades fournissent également les précurseurs chimiques nécessaires à la production de drogues au Mexique, où leur présence remonte à l’immigration chinoise des années 1920.

Pressions américaines et réactions chinoises

Les États-Unis exercent des pressions sur la Chine pour mieux réguler son industrie pharmaceutique, qui compte 26 000 entreprises et 160 000 sites de production. Malgré des efforts de régulation, des trafics continuent de prospérer. Le gouvernement chinois souligne également les responsabilités américaines dans la crise des opioïdes, qui a causé près d’un million de décès aux États-Unis depuis vingt-cinq ans.

Un tournant ?

Le retour de Donald Trump au pouvoir pourrait changer la dynamique. En février 2025, il a prévu d’imposer des droits de douane de 20 % sur les produits chinois pour lutter contre le trafic de fentanyl. Des efforts de coopération ont été relancés après des sommets entre les dirigeants des deux pays, avec une baisse des décès par surdose d’opioïdes observée aux États-Unis.

Environ 42 000 Américains sont morts d’overdoses d’opioïdes synthétiques entre avril 2025 et avril 2026, une diminution par rapport à un pic d’environ 78 000 décès un an plus tôt. Cette baisse pourrait être attribuée à plusieurs facteurs, dont la réduction de l’offre de précurseurs chimiques en provenance de Chine.

Source : Michel Gandilhon, expert associé au pôle Sécurité et défense du CNAM et membre de l’Observatoire des criminalités internationales (OBSCI) de l’Institut de relations internationales (IRIS).

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