Médias et extrême droite en Allemagne et en France : quarante ans à chercher la bonne distance
En Allemagne et en France, l’Alternative für Deutschland (AfD) et le Rassemblement National (RN) ont progressivement contourné les médias traditionnels grâce aux réseaux sociaux, aux algorithmes et à leurs propres canaux de communication. Fabrice Février, codirecteur de l’Observatoire des médias de la Fondation, analyse quarante ans de traitement médiatique de l’extrême droite, mettant en lumière les défis auxquels sont confrontés les journalistes.
Le 6 septembre 2026, le scrutin en Saxe-Anhalt a révélé un soutien sans précédent pour l’AfD, qui a obtenu 43,8% des voix, contre 20,8% cinq ans plus tôt. Jochen Wegner, rédacteur en chef de Die Zeit, a décrit ce résultat comme un choc pour la démocratie libérale, soulignant que l’Allemagne pourrait être à un tournant historique.
Les médias ne créent pas le vote d’extrême droite, qui s’enracine dans des crises économiques et sociales profondes, mais ils influencent la perception et la normalisation de ces partis dans le débat public. Cependant, leur pouvoir de médiation est remis en question par la montée des réseaux sociaux et la méfiance croissante du public.
La naissance de l’AfD en 2013, à l’origine un parti d’économistes opposés aux plans de sauvetage européens, a compliqué son traitement médiatique. Le parti a évolué, notamment après la crise migratoire de 2015, où l’immigration est devenue son thème central. L’AfD, entrée au Bundestag en 2017, s’est radicalisée tout en normalisant sa présence électorale, rendant difficile la réponse des médias traditionnels.
En France, le dilemme médiatique face à l’extrême droite a débuté en 1983 avec le Front National, qui a obtenu 16,7% des voix lors d’une élection municipale. L’invitation de Jean-Marie Le Pen à L’Heure de vérité en 1984 a marqué un tournant, offrant une tribune nationale à un parti marginal. Au fil des ans, la couverture médiatique a évolué, passant d’un traitement hostile à une approche plus intégrée, notamment lors des élections présidentielles de 2002, 2017 et 2022.
La question du traitement médiatique de l’extrême droite a changé de nature, passant de la légitimité de sa présence à celle de son traitement journalistique. Les médias doivent désormais naviguer entre l’intégration et l’exclusion, cherchant à éviter la banalisation tout en répondant à la réalité politique.
Au sein de cette dynamique, les médias locaux jouent un rôle crucial. Lors des législatives anticipées de 2024, les débats organisés par les chaînes locales ont mis en lumière les difficultés rencontrées par certains candidats du RN sur des questions concrètes. Ce phénomène souligne l’importance d’une couverture médiatique de proximité pour contextualiser les enjeux politiques.
La transformation des médias, à travers des groupes comme Bolloré, montre que la bataille des idées se joue désormais au sein d’écosystèmes multimédias, renforçant l’interconnexion entre les différents formats et plateformes. Dans ce contexte, les journalistes doivent continuer à affirmer leur rôle en vérifiant les faits et en hiérarchisant l’information pour maintenir la confiance du public.
Source : Fabrice Février, Observatoire des médias de la Fondation.

