Saxe-Anhalt : l’AfD veut tourner l’Allemagne vers Moscou et renvoyer les Ukrainiens

Saxe-Anhalt : l’AfD veut tourner l’Allemagne vers Moscou et renvoyer les Ukrainiens
Saxe-Anhalt : l’AfD veut tourner l’Allemagne vers Moscou et renvoyer les Ukrainiens

La victoire électorale qui fait passer le programme pro-Kremlin de l’AfD du discours à la menace politique

43,8 %. 39 sièges sur 83.

En Saxe-Anhalt, l’AfD n’a pas simplement remporté une élection régionale. Elle vient de placer un programme d’extrême droite, ouvertement favorable à une normalisation avec Moscou, au bord du pouvoir exécutif dans un Land allemand.

Et derrière le mot volontairement flou de « remigration », il y a des propositions très concrètes : durcissement massif de la politique migratoire, remise en cause du statut des réfugiés ukrainiens, relance de l’enseignement du russe, reprise des relations économiques avec la Russie et levée des sanctions qui frappent Moscou.

Le tout dans une région où l’AfD est officiellement considérée par le Verfassungsschutz comme une formation régionalement classée comme extrémiste de droite avérée.

Le sujet n’est donc plus seulement : « L’extrême droite progresse-t-elle en Allemagne ? »

La vraie question est désormais :

Que se passe-t-il lorsqu’une formation classée comme extrémiste obtient près de 44 % des voix et tente de transformer son programme en politique publique ?


1. L’AfD a gagné. Mais elle n’a pas encore les mains totalement libres

Le scrutin du 6 septembre constitue un séisme politique.

L’AfD obtient 43,8 %, contre 17,2 % pour la CDU. Le SPD recueille 9,3 %, les Verts 8,9 %, Die Linke 8,6 % et le BSW 5,3 %. L’AfD décroche 39 des 83 sièges du Landtag.

Elle est donc très loin devant ses concurrents, mais elle ne possède pas seule la majorité nécessaire pour gouverner.

C’est là que commence le deuxième épisode du feuilleton.

Les partis traditionnels refusent officiellement une coalition avec l’AfD. Mais le BSW de Sahra Wagenknecht a indiqué qu’il pourrait s’abstenir lors d’un troisième tour d’élection du ministre-président, ce qui pourrait indirectement permettre à Ulrich Siegmund d’accéder au pouvoir.

Autrement dit, la fameuse « digue » allemande contre l’extrême droite tient encore.

Mais elle commence à ressembler à ces digues que l’on inspecte après une tempête avec beaucoup trop de monde autour et pas assez de sacs de sable.


2. Le mot qui doit alerter : « remigration »

Le terme « remigration » n’est pas une simple formule administrative.

Dans le programme de l’AfD de Saxe-Anhalt, il constitue l’un des axes majeurs de la politique migratoire.

Le parti réclame notamment un changement radical de politique concernant l’immigration, les demandeurs d’asile et les personnes étrangères présentes sur le territoire allemand.

Le programme va jusqu’à prévoir un « Remigrationsbeauftragter », autrement dit un responsable chargé spécifiquement de cette politique, ainsi qu’une structure destinée à accélérer les expulsions.

Et cette orientation ne relève pas uniquement d’une interprétation militante.

Les analyses du programme montrent que la politique migratoire constitue l’un des blocs centraux du projet régional. L’ARD relève que le programme contient plus de cinquante mes relatives à l’immigration, dont une importante partie ne pourrait juridiquement pas être appliquée par un Land allemand.

Cela constitue un point essentiel.

Le programme est beaucoup plus radical que ce que les compétences réelles du Land permettent de réaliser.

Une partie relève du gouvernement fédéral.

Une autre relève de l’Union européenne.

Certaines propositions se heurtent au droit allemand, européen ou international.

Cela ne signifie cependant pas qu’il faut les ignorer.

Au contraire.

Un programme politique permet de savoir dans quelle direction une formation souhaite pousser l’État, même lorsqu’elle ne possède pas immédiatement les outils juridiques nécessaires pour tout appliquer.


3. Et puis arrivent les Ukrainiens

C’est probablement le passage le plus spectaculaire du programme.

L’AfD de Saxe-Anhalt veut remettre en cause le statut accordé aux Ukrainiens ayant fui la guerre.

Le raisonnement avancé par le parti consiste à considérer qu’une partie du territoire ukrainien serait suffisamment sûre pour que certains réfugiés puissent y retourner ou y trouver refuge.

Le programme demande donc que les Ukrainiens ne bénéficient plus automatiquement du statut actuel de protection.

Le problème est évident.

La politique européenne actuelle dit exactement l’inverse.

En juillet 2026, les États membres de l’Union européenne ont décidé de prolonger la protection temporaire accordée aux personnes ayant fui l’Ukraine jusqu’au 4 mars 2028. Au 31 mai 2026, 4,38 millions de personnes bénéficiaient de ce dispositif dans l’Union européenne.

L’AfD régionale propose donc une orientation qui entre frontalement en collision avec le cadre européen.

Et c’est précisément là que le sujet devient européen.

Une victoire régionale allemande ne suffit pas à démanteler la protection européenne.

Mais elle peut devenir une plateforme politique pour tenter de modifier la position allemande au niveau fédéral et européen.


4. Le deuxième pilier : Moscou

Le programme de Saxe-Anhalt ne se contente pas de demander davantage de dialogue avec la Russie.

Il réclame une véritable normalisation.

L’AfD défend la levée des sanctions économiques contre la Russie, estimant qu’elles pénaliseraient l’économie allemande.

Le programme réclame également une normalisation des relations commerciales germano-russes.

Et il va encore plus loin sur l’énergie.

L’AfD défend la levée des sanctions énergétiques contre la Russie et souhaite remettre en service les infrastructures liées à Nord Stream.

Ce n’est donc pas seulement :

« Parlons avec Moscou. »

C’est :

« Revenons à une partie du modèle économique germano-russe d’avant la guerre. »


5. Le gaz russe comme symbole d’un retour en arrière

Pendant des années, l’Allemagne a construit une partie de son modèle industriel autour d’une énergie russe relativement abondante et bon marché.

L’invasion de l’Ukraine a brutalement détruit cette architecture.

L’AfD propose aujourd’hui de revenir sur cette rupture.

Son argument est économiquement simple : les sanctions auraient contribué à augmenter les coûts énergétiques et affaibli l’industrie allemande. Le parti veut donc rétablir les relations énergétiques avec Moscou.

Mais le débat dépasse largement le prix du gaz.

Il touche à une question stratégique :

l’Allemagne veut-elle redevenir dépendante d’un fournisseur énergétique russe ?

Après l’invasion de l’Ukraine, Berlin avait précisément présenté la réduction de cette dépendance comme une nécessité stratégique.

Le programme de l’AfD propose donc, sur ce point, une inversion spectaculaire de trajectoire.


6. Et le russe revient à l’école

Autre proposition qui pourrait sembler secondaire.

Elle ne l’est pas.

L’AfD veut maintenir et développer l’enseignement du russe en Saxe-Anhalt et envisage même de recruter des russophones qualifiés pour l’enseignement.

Pris isolément, apprendre le russe n’a évidemment rien d’extrémiste.

Une langue n’a pas de couleur politique.

On peut apprendre le russe, l’arabe, le chinois ou le finnois sans demander auparavant l’autorisation au Kremlin.

Mais le contexte change complètement la portée de cette proposition.

Elle apparaît au sein d’un programme qui réclame simultanément :

  • la levée des sanctions contre Moscou ;
  • la normalisation commerciale avec la Russie ;
  • la reprise des relations énergétiques ;
  • le développement des échanges scolaires avec la Russie ;
  • une modification de la politique allemande envers l’Ukraine.

Le russe devient alors un élément d’un projet géopolitique beaucoup plus large.


7. L’AfD assume une rupture avec la politique occidentale

C’est probablement le point le plus important à comprendre.

L’AfD de Saxe-Anhalt ne propose pas seulement une politique migratoire différente.

Elle remet en cause une partie des choix stratégiques effectués par l’Allemagne depuis 2022.

Son programme pousse vers :

moins de sanctions contre Moscou, davantage de commerce avec la Russie, davantage de liens culturels avec la Russie et une réduction du soutien politique à l’Ukraine.

Cela touche directement à la politique européenne.

Car l’Allemagne reste l’une des principales puissances économiques et politiques de l’Union.

Un basculement allemand aurait donc des conséquences bien au-delà de Magdebourg.


8. Pourquoi la Saxe-Anhalt est-elle devenue le laboratoire ?

Il serait trop facile de résumer cette victoire à une Allemagne devenue soudainement fasciste.

La réalité électorale est plus complexe.

La Saxe-Anhalt appartient à l’ancienne Allemagne de l’Est.

Elle conserve une histoire particulière avec l’Union soviétique et la Russie.

Une partie de la population âgée a connu la présence soviétique et une partie du territoire conserve une mémoire particulière des relations avec Moscou.

À cela s’ajoutent des difficultés économiques, démographiques et sociales.

Le Land est confronté à une forte désindustrialisation, à une population vieillissante et à un sentiment de déclassement qui nourrit depuis longtemps la défiance envers les partis traditionnels.

Reuters souligne également le poids des difficultés économiques, du sentiment d’abandon par Berlin et des fractures persistantes entre l’Est et l’Ouest allemands.

L’AfD a parfaitement compris cette colère.

Elle lui propose une traduction politique extrêmement simple :

les élites ont échoué, les étrangers sont trop nombreux, Bruxelles impose ses règles, Washington dicte sa politique et Moscou doit redevenir un partenaire.

C’est brutal.

C’est simplificateur.

Mais politiquement, c’est terriblement efficace.


9. Le visage souriant derrière le programme

La victoire possède également un visage.

Ulrich Siegmund.

À 35 ans, le candidat de l’AfD a construit une image beaucoup plus sympathique que celle traditionnellement associée à l’extrême droite allemande.

Campagne sur les réseaux sociaux, proximité avec les électeurs, communication très travaillée, symbole de la mobylette Simson héritée de l’ex-RDA.

Le personnage est jeune, souriant, accessible.

Et précisément pour cette raison, il est politiquement efficace.

Le Monde et l’Associated Press décrivent une stratégie de personnalisation extrêmement forte autour de Siegmund, avec une image publique volontairement éloignée de la brutalité traditionnelle de certains cadres de l’AfD.

Mais le programme derrière le personnage reste nettement plus radical.

C’est probablement l’une des grandes leçons de cette élection :

l’extrême droite n’a plus forcément besoin d’avoir l’apparence de l’extrême droite pour gagner.


10. Une victoire qui dépasse largement la Russie

Réduire le programme à la question russe serait une erreur.

L’AfD veut également transformer l’école, les médias, la politique familiale, l’immigration, la culture et les politiques environnementales.

Elle prévoit notamment une remise en cause du financement de l’audiovisuel public, une réforme profonde de l’éducation et une orientation beaucoup plus conservatrice de la politique culturelle.

Son programme prévoit aussi une politique beaucoup plus dure envers les demandeurs d’asile, avec notamment une volonté d’imposer des obligations de travail et de créer des structures spécifiques pour certains enfants réfugiés.

Le projet est donc global.

Migration + identité + médias + école + famille + Russie.

C’est une véritable tentative de transformation idéologique du Land.


11. Le mur juridique pourrait devenir le prochain champ de bataille

Il existe cependant une énorme différence entre promettre et gouverner.

Une analyse juridique de l’ARD estime qu’environ deux tiers des mes migratoires annoncées par l’AfD seraient soit hors de la compétence du Land, soit incompatibles avec le droit allemand, européen ou international.

Une analyse de la GEW aboutit également à un constat très sévère sur les obstacles juridiques et institutionnels rencontrés par le programme.

Le scénario probable n’est donc pas celui d’un gouvernement qui appuie sur un bouton et expulse immédiatement des centaines de milliers de personnes.

Le scénario est beaucoup plus politique.

Le Land peut utiliser :

  • ses compétences administratives ;
  • ses services publics ;
  • son système éducatif ;
  • ses politiques culturelles ;
  • ses institutions ;
  • ses relais au Bundesrat ;

pour pousser progressivement le débat national vers la droite.

C’est exactement ce que l’AfD cherche à faire.


12. Le Bundesrat devient une arme politique

C’est un détail institutionnel que beaucoup de commentateurs oublient.

Une région allemande ne peut pas décider seule de la politique étrangère allemande.

Elle ne peut pas abolir les sanctions européennes.

Elle ne peut pas décider seule de la politique d’asile nationale.

Mais elle peut participer au fonctionnement du Bundesrat, la chambre représentant les Länder.

C’est pourquoi le programme de l’AfD insiste sur la possibilité de faire pression depuis le niveau régional pour modifier la politique fédérale.

Tino Chrupalla a lui-même expliqué après la victoire que l’AfD voulait utiliser cette nouvelle position pour pousser Berlin à changer sa politique envers la Russie.

Le Land devient donc un levier politique national.

Et c’est là que l’élection devient beaucoup plus importante que son territoire.


13. Le Kremlin n’a pas besoin de gouverner Berlin pour obtenir une victoire

C’est probablement le point géopolitique le plus sensible.

Moscou n’a pas besoin qu’un gouvernement allemand annonce demain :

« Nous sommes devenus russes. »

Cela n’existe évidemment pas.

Le véritable enjeu est beaucoup plus subtil.

Il suffit qu’une puissance politique importante dans l’un des principaux pays européens pousse pour :

  • diminuer les sanctions ;
  • réduire l’aide à l’Ukraine ;
  • rétablir les échanges énergétiques ;
  • rétablir les relations commerciales ;
  • affaiblir l’unité européenne ;
  • contester l’architecture sécuritaire occidentale.

C’est déjà un changement stratégique.

Reuters souligne précisément que la victoire de l’AfD pourrait remettre en cause certains des choix allemands concernant l’Ukraine et les relations avec Moscou.


14. Le piège politique : confondre colère sociale et projet géopolitique

La colère des électeurs est réelle.

Les difficultés économiques sont réelles.

Le sentiment d’abandon de certaines régions de l’Est est réel.

Les problèmes d’immigration et d’intégration peuvent évidemment être débattus démocratiquement.

Mais cela ne signifie pas que toutes les solutions proposées par l’AfD découlent mécaniquement de ces problèmes.

C’est ici que le débat démocratique doit retrouver un peu de sérieux.

On peut être en colère contre Berlin sans vouloir se rapprocher de Moscou.

On peut critiquer la politique migratoire sans vouloir organiser une politique de « remigration ».

On peut vouloir une énergie moins chère sans vouloir reconstruire une dépendance stratégique au gaz russe.

On peut vouloir une école efficace sans transformer l’éducation en outil idéologique.

La colère n’impose pas son mode d’emploi.


15. Le véritable avertissement pour la France

La victoire de l’AfD ne concerne pas seulement l’Allemagne.

Elle devrait aussi intéresser sérieusement la France.

Car les mêmes ingrédients politiques existent ailleurs en Europe :

colère sociale + défiance envers les institutions + immigration + déclassement territorial + crise énergétique + rejet des élites + nostalgie nationale + contestation de l’Union européenne.

La différence tient aux réponses politiques.

L’AfD propose une rupture radicale.

D’autres formations européennes proposent des versions plus ou moins modérées de certaines de ces idées.

Le danger pour les démocraties européennes n’est donc pas uniquement l’existence d’un parti extrême.

Le danger est la normalisation progressive de son vocabulaire et de ses solutions.


16. Et maintenant ?

L’AfD doit trouver les voix nécessaires pour gouverner.

Le BSW constitue une pièce particulièrement importante du puzzle.

Les autres partis continuent officiellement de refuser une coalition avec l’AfD.

Mais le problème est désormais posé.

Pour la première fois depuis la naissance de la République fédérale, une formation d’extrême droite classée comme telle par le renseignement intérieur pourrait prendre la direction d’un Land après avoir obtenu près de 44 % des suffrages.

Et même si elle ne parvient pas immédiatement à former un gouvernement, elle a déjà remporté une bataille essentielle :

elle a transformé son programme en centre du débat politique allemand.


Conclusion : le vrai séisme n’est pas le score, c’est ce que le score rend possible

Pendant longtemps, l’Allemagne a vécu avec une règle politique simple :

pas de coopération avec l’extrême droite.

La fameuse Brandmauer, le mur de protection.

Mais un mur politique ne fonctionne que tant que les partis qui se trouvent derrière lui disposent d’une alternative crédible aux électeurs.

L’AfD vient de démontrer qu’elle peut atteindre 43,8 % malgré cette stratégie.

Et surtout, elle ne propose plus seulement de protester.

Elle propose de gouverner.

Avec un programme qui veut :

durcir radicalement la politique migratoire, remettre en cause la protection des Ukrainiens, renforcer les liens avec Moscou, lever les sanctions contre la Russie, relancer les échanges énergétiques, développer l’enseignement du russe et transformer profondément l’école, les médias et la culture.

C’est cela, le véritable basculement.

La question n’est plus de savoir si l’AfD existe.

Elle existe.

La question n’est même plus de savoir si elle peut gagner.

Elle vient de gagner.

La question est désormais de savoir jusqu’où une démocratie peut laisser une force politique radicale déplacer progressivement la frontière de ce qui devient acceptable.

Et cette question, contrairement à ce que certains aimeraient croire, ne restera pas enfermée en Saxe-Anhalt.

Elle est déjà européenne.

Comments

No comments yet. Why don’t you start the discussion?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *