États-Unis : L’hécatombe des Amérindiennes sort progressivement du silence médiatique
Aux États-Unis, des milliers de femmes amérindiennes disparaissent ou sont assassinées dans une quasi-indifférence. Longtemps cantonné aux marges, ce drame commence à émerger dans l’espace médiatique, sans que le nombre de disparitions ne baisse ni que la colère des communautés ne retombe.
Début avril 2026, le FBI lance la quatrième campagne Operation Not Forgotten, centrée sur les affaires non résolues de violences dans les territoires amérindiens, avec un focus sur les disparitions et meurtres de femmes et d’enfants. Une réponse à la crise en cours concernant cette population.
La documentariste Sabrina Van Tassel, qui consacre son dernier documentaire Les Disparues à ce phénomène, souligne : « Les femmes amérindiennes ont toujours été assassinées, ont toujours disparu, et ça depuis le premier contact avec les colons ». Pocahontas, de son vrai nom Matoaka, est l’un des premiers exemples : elle a été enlevée par des colons anglais et mariée à un homme blanc.
En 2025, le FBI reçoit chaque année plus de 5 000 signalements de femmes autochtones disparues ou assassinées. Toutefois, faute de données complètes, le nombre réel de femmes et de filles autochtones disparues ou tuées reste inconnu à l’échelle nationale, selon l’ONG Centre national de ressources pour les femmes autochtones (NIWRC). Ces affaires sont également moins résolues que la moyenne : dans l’État de Washington, les populations natives représentent moins de 2 % des habitants mais 5 % des dossiers non élucidés.
Derrière ces chiffres, une réalité glaçante se dessine : « Chaque famille ou presque connaît une femme disparue ou assassinée », pointe Sabrina Van Tassel. Ce phénomène massif, ancien, longtemps absent de l’espace médiatique et politique, commence à n’être évoqué que depuis le milieu des années 2010.
Ce drame contraste avec la médiatisation de certaines affaires impliquant des victimes blanches. Par exemple, Gaby Petito, une jeune Américaine blanche disparue en 2021, a suscité une attention médiatique mondiale. Pourtant, dans le Wyoming, « on sait qu’il y a à peu près 710 Amérindiennes qui ont disparu, et personne n’est jamais allé les chercher », souligne Van Tassel. Entre 2011 et 2020, 710 autochtones ont disparu dans cet État, dont 85 % étaient mineurs.
Cette situation illustre le « missing white woman syndrome » dénoncé par des militantes autochtones : l’attention disproportionnée accordée aux disparitions de femmes blanches, comparée au silence qui entoure celles des femmes racisées, notamment autochtones. Cette invisibilisation est renforcée par des préjugés : « Il y a vraiment un racisme, sur le fait qu’on considère que ces filles vivent une vie de drogue, d’alcool, qu’elles ont disparu parce que c’est un peu leur faute », décrit la réalisatrice.
Les femmes amérindiennes vivent souvent dans des conditions de précarité, ce qui les rend particulièrement vulnérables. Les réserves sont souvent situées dans des zones rurales reculées, avec un accès limité aux soins et des services sociaux sous-dotés. « Les Amérindiens sont les plus touchés sur tout », constate Van Tassel : suicide, diabète, meurtre, viol. À cette fragilité matérielle s’ajoute une fragilité psychique, avec des traumatismes qui se transmettent de génération en génération.
Au-delà de ces facteurs, un vide juridique expose les femmes amérindiennes à des prédateurs. Les nations amérindiennes, reconnues comme « nations souveraines » au sein des États-Unis, bénéficient d’une certaine autonomie politique et judiciaire, mais cela crée des zones grises dans l’application du droit. Pendant des décennies, la police tribale n’a pas eu le droit d’arrêter des personnes non amérindiennes, même en cas de crime sur le territoire de la réserve. Le FBI, censé traiter ces dossiers, n’a ni la structure ni les moyens nécessaires.
Face à cette impasse, des évolutions législatives timides ont eu lieu, comme l’extension du Violence Against Women Act (VAWA) aux Amérindiennes en 2013. Cependant, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025, plusieurs organisations autochtones dénoncent un recul, notamment une chute des financements des programmes de lutte contre les violences.
Les communautés s’organisent pour faire face à cette crise. Des campagnes d’affichage, des collectes de fonds et la création de bases de données locales deviennent la norme. Les Amérindiens Ute Mountain Ute, par exemple, ont lancé un programme visant à renforcer les liens communautaires et améliorer l’accès à des soins psychologiques adaptés à leur culture.
Sur le plan médiatique, les disparitions de femmes amérindiennes restent rares à la une des journaux nationaux, mais un mouvement culturel émerge avec des documentaires et des fictions qui mettent en lumière les violences contre les populations autochtones. Pour que les femmes amérindiennes cessent d’être des « filles qu’on n’ira pas chercher », des transformations profondes du système judiciaire américain seront nécessaires.
Source : RFI



